L’enfant de la Hara
Tunisie, hiver 1942
On l’appelait David le muet, non pas parce qu’il ne parlait jamais, mais parce qu’il parlait peu, et toujours au bon moment. Il avait douze ans, portait une kippa t , et vivait avec sa mère, sa grand-mère et sa sœur dans un petit appartement au sommet de la Hara de Tunis, là où les ruelles se tordent comme des serpents blancs entre les maisons.
En novembre 1942, les Allemands étaient arrivés. Devant les onze avions venus de Sicile qui ont atterri à El Aouina, la garnison française chargée de garder les lieux s’est évanouie, les douaniers aussi. Ainsi les allemands de la Wermarcht ont pris la route de Tunis. Petit à petit les tunisiens d’origine arabes remplissaient les bas côte, et saluaient par milliers avec des youyous et des vivas les troupes nazies.
Le soleil était toujours là, les oranges aussi, mais le ciel était devenu lourd. Les troupes allemandes de l’Africa Korps de Rommel, venues du sud avaient occupé méthodiquement Tunis.
Les bottes claquaient dans les souks, les regards se baissaient. Les nazis avaient planté leurs croix gammées noires sur les murs de la ville. Le drapeau à croix gammée rouge et noir flottait même sur le toit de l’hôtel Majestic, siège de la Kommandatur, avenue de Paris.
On disait que l’ennemi était là pour longtemps. Et que les Juifs de Tunis seraient bientôt déportés. Comme ceux de Salonique. Comme ceux de Pologne.
Ce que peu savaient, c’est que la liste était prête : près de 150 000 âmes. Hommes, femmes, enfants. L’ordre venait de Himmler. Une ligne maritime devait être ouverte depuis le port de la Goulette, pour acheminer les “transferts humains” jusqu’à la Spezia en Toscane, puis par train jusqu’à Auschwitz. Et les avions de la Luftwaffe, stationnés à El Aouina, devaient protéger ce couloir mortel.
Mais c’était sans compter sur David !
Les gamins de l’ombre
Dans les rues de Tunis, il existait une petite bande, des garçons de rien, enfants du souk et des toits. Il y avait Jacquot, Zev le lion, Salomon, Chalom, le fils du forgeron, Joseph qui vendait les cigarettes à l’unité, David aux doigts de fée. Ils étaient tous juifs, ils étaient tous tunisiens, tous enfants d’une même fraternité d’une même peur. Jacquot s’était déjà distingué en portant le courrier de la résistance, et en passant héroïquement au travers les contrôles des miliciens français de Pétain..
Leurs amis arabes, siciliens, maltais avaient fait bande à part des l’arrivée des allemands.
Ils avaient vu ce que les nazis faisaient. Ils avaient vu les rafles dans le quartier Lafayette. Ils avaient vu l’humiliation des rabbins traînés dans les rues, des vieillards forcés à raser leurs barbes. Ils savaient qu’à Sfax les juifs étaient obligés de porter l’étoiles jaunes. Is savaient que des milliers de juifs raflés dans la rue avaient été déportés dans des camps de travail notamment à Bizerte.
Bien qu’interdit par la milice de Pétain et les soldats occupants allemands et italiens, Ils écoutaient les nouvelles de Radio Londres sur des vieux appareil de radio à lampes et suivaient la progression puis le retrait du Maréchal allemand Friedrich Paulus qui rêvait d'atteindre Bakou et son pétrole, mais qui fut stoppé à Stalingrad, ils suivaient tous les fronts sur une carte dessinée sur un carton et y plantaient des drapeaux ..
Et une nuit, David le muet leur dit :
"On ne peut pas laisser faire. Si on les empêche d’utiliser leurs bateaux et leurs avions, ils ne pourront rien faire. Pas ici. Pas chez nous."
Le sabotage d’El Aouina
David connaissait les chemins des collines. Son grand-père, autrefois, y cultivait des figues de barbarie. Les garçons marchèrent deux nuits de suite. Ils ramassèrent des morceaux de ferraille, des fils électriques, un peu de poudre noire que Jacquot avait chipée à des soldats italiens distraits.
Le 10 décembre 1942, sous un croissant de lune, ils pénétrèrent dans le terrain vague d’El Aouina, où stationnaient les avions allemands parmi lesquels une vingtaine de Messerschmitts.
Ce n’était pas une base ultrasécurisée, c’était encore le début. Les gardes fumaient et jouaient aux cartes, les italiens. À la scoop.
David et Jacquot rampants comme des chats, introduisirent des poignées de sable et des cailloux dans les réservoirs. Zev, fort comme un lion arracha des câbles de démarrage. Joseph saccagea une caisse d’outils avec rage.
Au matin, plusieurs avions refusèrent de décoller. Un Messerschmitt prit feu au démarrage. On crut d’abord à une erreur mécanique. Mais les sabotages se répétèrent.
Les nazis étaient furieux. Ils fouillèrent, interrogèrent, prirent des otages, Mais ils ne trouvèrent rien.
Le verrou de la Goulette
La deuxième phase du plan était la plus audacieuse.
Le chenal de la Goulette, par lequel devaient entrer les navires vers le port de Tunis , était étroit. Il suffisait de le bloquer… mais comment ?
La réponse vint de la mer. David se souvenait d’un vieux pêcheur juif, Oncle Nathan, qui avait un bateau à moitié coulé, une carcasse inutile.
Un soir, avec l’aide de quelques dockers maltais qui haïssaient les Allemands ils tirèrent l’épave et la laissèrent dériver volontairement dans le chenal, lestée de pierres.
Elle coula lentement, mais juste au bon endroit. Et avec l’aide d’un vent contraire, le port fut rendu impraticable. Trois semaines de travaux furent nécessaires pour le dégager.
Les navires allemands et les deux sous-marins U2 étaient dès lors à la portée des spitefires anglais qui ne se privèrent pas d’y mettre le feu et de les couler…
Trop tard. Les Alliés avançaient. Les troupes du Général Montgomery avaient vaincu Rommel, qui regagna vite l’Italie … les voilà aux portes de Tunis … Le plan de déportation fut mis de côté
La liste jamais utilisée
Quand les Anglais et les américains libérèrent Tunis en mai 1943, ils découvrirent dans une villa réquisitionnée par la Gestapo une liste exhaustive des familles juives de Tunisie, prêtes à être « réinstallées ». Chaque nom, chaque âge, chaque rue.
Un officier britannique fit le rapprochement avec les sabotages d’El Aouina. Il demanda à interroger les suspects. Il n’en trouva aucun.
Les enfants étaient rentrés chez eux. David avait repris ses études avec fierté au Lycée Carnot, car il y en avait été écarté en 1940, les lois iniques du numerus clausus imposées par le régime de Vichy … Elles venaient d’être abolies
Oncle Nathan, le vieux marin, dit simplement au major :
Les enfants de Tunis ont fait ce qu’ils avaient à faire. Ici, ce n’était pas Salonique.
L’après
David ne parla jamais de cette histoire. Il grandit, devint pharmacien, puis partit vivre en France. Il vécut à Marseille. Mais au fond d’un tiroir, sa fille trouva un carnet. Avec des dessins d’avions, de bateaux, de fils électriques. Et une phrase en hébreu :
“Qui sauve une âme, sauve le monde entier.”
“כל המקיים נפש אחת – מעלים עליו כאילו קיים עולם מלא”
Kol hamekayem nefesh achat – ma’alin alav ke’ilu kiyam olam male.
C’est une formulation tirée du Talmud (traité Sanhédrin 4:5), reprise et popularisée dans la tradition juive comme un hommage à la valeur infinie de chaque vie humaine.
Seul Jacquot qui avait été messager pendant la résistance raconta son histoire dans un livre qu’il avait destiné à ses petits enfants
Épilogue : mémoire du vent
La communauté juive de Tunisie, vieille de près de 2800 ans, a traversé la guerre grâce à un miracle. Ou grâce à quelques enfants et un vieux bateau. C’est selon ce qu’on croit.
Les 80 000 Juifs de Salonique n’ont pas eu cette chance. Ils ont été presque tous exterminés.
Mais à Tunis, en 1942, un garçon David et une bande d’enfants, sans drapeaux ni médailles, ont changé le cours de l’Histoire.
Et cela mérite d’être raconté. Encore et encore.
Tunis is 2025, il n’y a plus de juifs, la Grande Synagogue avenue de Paris est fermée, elle n’ouvre que le Chabbat, réunissant à peine une vingtaine de fidèles dont des touristes et des diplomates.
Mille juifs vivent encore dans l’Ile de Djerba, garantissant à la plus vielle synagogue « La Ghriba » d’exister, malgré les multiples attentats et l’hostilité d’un gouvernement antisioniste qui les harcèle .
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