Décryptage ECONOMIQUE
JBCH N° 2026 - 188
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L'anatomie du prix du gazole à 2,40 €
Macron disait "Ce n'est pas notre guerre" abandonnant lâchement ses alliés ... Effectivement le pétrole français vient de Norvège, du Nigéria, de la mer du Nord, de l'Algérie et même ... !!! de la Russie ( eh oui !)
Pourquoi les prix montent ? : C'est un empilement de nos propres choix, rendu explosif par la géopolitique.
Voici l'anatomie du prix du gazole à 2,40€.
1. Nous-mêmes, d'abord : l'État est le premier pompiste
Sur un litre de gazole à 1,973 € au 13 mars 2026, la répartition réelle affichée par les distributeurs était implacable : 47,34% de taxes de l'État, 34,97% de prix du pétrole brut et du raffinage, 16,68% de coût de distribution, 1,01% de marge brute du magasin.
C'est l'architecture fiscale française, la plus lourde et la plus stable :
Ce qui compose la facture
- L'accise (ex-TICPE) : une taxe fixe par litre, indépendante du cours du baril. Depuis le 1er mars 2026, elle est de 60,75 cts/l pour le gazole et 69,02 cts/l pour les essences.
- C'est historiquement plus faible pour le gazole, car l'État a longtemps voulu favoriser les gros rouleurs et les pros. Certains relevés avec modulation régionale donnent 59,40 cts.
- La TVA à 20% : elle s'applique sur tout. Sur le produit, sur le transport, ET sur l'accise. C'est une taxe sur une taxe. Résultat : quand le baril monte de 10 cts, la TVA monte aussi.
- Le CEE : 13 cts environ de Certificats d'Économie d'Énergie, caché dans le prix.
Au total, selon les périodes, on est entre 43,9% et plus de 50% de taxes. Au 24 août, les deux impôts représentaient ensemble 97,9 centimes par litre, soit 43,9% du prix pour le gazole, mais on remonte vite au-dessus de 50% quand on ajoute le CEE. C'est un choix historique pour financer le budget et le modèle social. Ni Poutine ni Total ne votent ce taux.
2. Nous-mêmes, encore : l'erreur stratégique du tout-diesel
C'est le péché originel français et européen, que Bros et Furfari pointent.
Dans les années 90-2010, la France a diésélisé son parc à 70%. Fiscalité avantageuse, norme CO2 favorable au diesel. Résultat :
Les raffineries européennes, conçues pour faire beaucoup d'essence à partir de pétrole léger, se sont retrouvées avec un excédent d'essence qu'elles exportaient aux USA, et un déficit chronique de 25-30 millions de tonnes de gazole qu'il fallait importer.
Au lieu d'adapter l'outil, on l'a fermé. L'Europe est passée de 120 raffineries à moins de 80. La France de 24 à 7. On a cru que le pétrole était fini et qu'il valait mieux importer du produit fini. On a donc rendu le continent structurellement dépendant des importations de gazole. Et de qui? A 50% de la Russie jusqu'en 2022.
3. Poutine : quand le robinet principal se ferme
C'est l'accélérateur, pas la cause initiale.
Embargo : L'UE interdit le brut russe en décembre 2022, puis les produits raffinés en février 2023. Jusqu'alors, la Russie était le principal fournisseur de gazole de l'UE.
Le type de brut compte : Comme le rappelle Patrick Pouyanné, le diesel est plus facile à produire à partir de pétrole lourd. Or le brut russe était lourd. Privées de lui, les raffineries européennes sont contraintes d'utiliser des barils plus légers américains, ce qui rend la production de diesel plus compliquée et chère.
La guerre des raffineries : Depuis 2024-2025, l'Ukraine frappe systématiquement les raffineries russes avec des drones. Moscou a dû restreindre ses exportations de diesel pour son marché intérieur, au point de commencer à importer du diesel par voie maritime depuis l'Inde.
Bilan estimé par TotalEnergies : environ 3 millions de barils/jour de produits raffinés retirés du marché, 6 à 7 millions si on ajoute le Moyen-Orient.
Résultat : les marges de raffinage du diesel en Europe ont dépassé 60 dollars par baril. Ce n'est pas un "super profit", c'est une prime de rareté.
Et l'hypocrisie du système : l'Europe achète désormais du diesel indien... raffiné à partir de brut russe. Du pétrole russe remaquillé en diesel indien.
4. Les mollahs et Trump : le gazole est une molécule du Moyen-Orient
Pourquoi le gazole flambe plus que l'essence? Parce que sa chaîne d'approvisionnement passe par Ormuz.
Les mollahs : L'Iran, la guerre à Gaza, les frappes sur les raffineries du Golfe ont mis hors service une partie de la capacité régionale. La Russie qui coupe ses exportations aggrave les difficultés d'approvisionnement provenant du Moyen-Orient, où la guerre en Iran a fait cesser le fonctionnement de plusieurs grandes raffineries.
Trump : Son retour a rajouté une couche de volatilité. Sanctions maximales sur l'Iran, menaces sur le pétrole vénézuélien, droits de douane qui perturbent les flux, et une politique qui pousse l'Europe à acheter du GNL et du brut léger américain, moins adapté au diesel.
Le marché ne sait jamais si un tweet va fermer Ormuz ou rouvrir un robinet.
L'essence, elle, est produite en excédent en Europe et aux US. Le gazole, lui, est déficitaire. Toute tension sur l'offre mondiale tape donc d'abord le gazole.
5. Les "super profits" : le bouc émissaire le plus confortable
La marge de distribution est de 1%. Un centime par litre. Les stations ne s'enrichissent pas, elles survivent.
Les raffineurs, eux, ont des marges très volatiles. Elles étaient négatives en 2020, elles explosent quand il y a pénurie. Mais ce ne sont pas elles qui font 1,97€. Elles expliquent 20 à 30 cts de la hausse récente sur 1 an. Le reste, c'est taxe + brut.
Taxer les "super profits" ne fait pas baisser le prix à la pompe, ça déplace juste la rente de Total vers Bercy. Et ça dissuade d'investir dans... des raffineries dont on manque cruellement.
Conclusion : le piège énergétique que nous avons tendu
Bros et Furfari ont raison sur l'essentiel : nous avons mené de front trois politiques incompatibles.
Trois politiques incompatibles
- Garder une fiscalité confiscatoire sur un produit de première nécessité.
- Diéséliser le parc sans garder l'outil industriel pour le fournir.
- Décarboner à marche forcée en désinvestissant dans le pétrole, tout en restant à 90% dépendants de lui pour le transport lourd, l'agriculture et la logistique.
Poutine n'a fait qu'appuyer là où ça faisait déjà mal. Trump et les mollahs agitent le marché. Mais le piège, c'est nous qui l'avons construit.
On veut le beurre de la transition verte, l'argent du beurre de la TICPE, et le sourire du diesel pas cher. On ne peut pas avoir les trois.
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