Le lieutenant qui a trahi Poutine pour ne pas trahir la Russie
L'histoire de Lev Stupnikov, jeune officier russe passé à l'Ukraine, est un réquisitoire. Pas contre lui. Contre un régime qui corrompt ses cadets, vide ses prisons pour remplir ses tranchées, fait taire les mères et abat ses déserteurs jusque sur les plages d'Espagne.
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Il y a des phrases qui résument un régime mieux que dix rapports. En février 2024, près de Vouhledar, dans le Donbass, un lieutenant russe de vingt-quatre ans vient de transmettre aux Ukrainiens les coordonnées d'un champ où sont rassemblés plus d'une centaine de ses camarades et plusieurs officiers supérieurs. Les missiles tombent. Son contact ukrainien lui demande une photo. Il répond, d'après l'enquête que le Wall Street Journal publie ce week-end : « Il n'y a que de la viande. »
Soixante-huit morts, dont le commandant de la 36e brigade de fusiliers motorisés. Puis d'autres frappes, d'autres réunions d'état-major pulvérisées, d'autres coordonnées. Au total, plus de trois cents soldats russes tués grâce aux renseignements de Lev Stupnikov, selon ses officiers traitants ukrainiens. En juillet 2024, il traverse à pied, de nuit, un no man's land truffé de mines, guidé par un drone ukrainien. Il combat aujourd'hui contre la brigade qu'il a quittée.
On peut juger cet homme. On le doit, même. Mais avant de le juger, il faut regarder ce qui l'a produit. Car Stupnikov n'est pas une anomalie : c'est un symptôme. Et le mal porte un nom.
Une armée où tout s'achète, sauf l'honneur
Le premier contact de Stupnikov avec l'institution militaire de Poutine, c'est un pot-de-vin. À dix-sept ans, il est recalé d'une école de pilotes parce qu'il refuse de payer. À l'académie des transmissions de Saint-Pétersbourg, l'une des plus prestigieuses du pays, les cadets paient pour sortir, paient pour prolonger leurs permissions, paient pour choisir leur affectation. Voilà l'école des officiers de la « Grande Russie » : un guichet.
Puis vient le 24 février 2022. Dans l'amphithéâtre, on projette aux élèves les discours du président sur l'« opération militaire spéciale ». Chaque matin, sur le terrain de manœuvre, on leur lit le nombre de « nationalistes » tués dans la nuit et la liste des villages « libérés ». La guerre manque tant d'officiers qu'on avance leur promotion de deux mois. On sabre le champagne dans un casque de combat. Direction : l'abattoir.
Poutine n'envoie pas une armée à la guerre. Il y envoie ses prisons.
Sur le front, la brigade qui avait marché sur Kiev en 2022 n'a presque plus de volontaires ni de contractuels. Ses rangs sont remplis de détenus libérés par anticipation et de recrues sans formation, venues pour la prime.
Les hommes pillent les magasins, molestent les commerçants ukrainiens, meublent le poste de commandement avec les canapés et les téléviseurs volés dans les maisons des civils.
C'est l'héritage direct du système inventé par Evgueni Prigojine dans les colonies pénitentiaires dès 2022, puis repris par le ministère de la Défense : le condamné devient fantassin, le fantassin devient « viande », et la viande sert aux assauts en vagues que les soldats russes eux-mêmes appellent « assauts de viande ».
Cette armée a été lancée à l'assaut de Vouhledar pendant près de deux ans. Au début de 2023 déjà, une offensive majeure s'y était soldée par des pertes considérables et une humiliation.
La ville est finalement tombée le 1er octobre 2024 : il n'en restait que des ruines, presque plus aucun habitant. Voilà la « libération » selon le Kremlin : on rase, puis on plante le drapeau sur les gravats.

Les mères, ennemies de l'État
Derrière le lieutenant, il y a une femme. Tatiana Yantsen, employée de bureau à Omsk, en Sibérie. Ironie cruelle : elle avait quitté le Kazakhstan pour la Russie grâce à un programme de rapatriement des Russes de l'étranger, convaincue de rentrer dans sa « patrie historique ».
Elle y a découvert un régime qu'elle a combattu, d'abord dans la rue, puis seule, la nuit, en collant des affiches contre la guerre que la police arrachait dès le lendemain matin.
Quand son fils reçoit l'ordre de partir au front « pour combler les pertes », c'est elle qui cherche des avocats, des ONG, une filière. C'est elle qui contacte l'informaticien ukrainien qui deviendra l'officier traitant de son fils.
Dans la Russie de Poutine, l'acte le plus subversif qui soit n'est pas de manifester : c'est d'être une mère qui refuse de donner son enfant.
Un régime qui a peur des mères de ses soldats a déjà perdu quelque chose de plus important qu'une guerre.
Le Kremlin le sait. Dès 2014, au moment de l'agression contre le Donbass, le Comité des mères de soldats de Saint-Pétersbourg était inscrit sur la liste des « agents de l'étranger ».
En 2024, c'est au tour du mouvement des épouses de mobilisés, qui réclamaient simplement le retour de leurs maris, d'être frappé du même stigmate. On peut juger un pouvoir à ce qu'il appelle « étranger » : pour Poutine, l'étranger, c'est la femme russe qui veut revoir son fils vivant.
La vengeance comme politique d'État
Une fois passé de l'autre côté, Stupnikov aurait pu partir refaire sa vie ailleurs. Il a choisi de rester en Ukraine, au plus près du front. Pas par goût du combat : par lucidité. Il savait ce qui était arrivé à Maksim Kouzminov.
Kouzminov, pilote d'hélicoptère, avait fait défection à l'été 2023 en posant son Mi-8 en Ukraine. Installé en Espagne sous une fausse identité ukrainienne, il est retrouvé le 13 février 2024 criblé de balles dans le parking souterrain d'un immeuble de Villajoyosa, près d'Alicante.
Une voiture calcinée est découverte non loin. Les services espagnols soupçonnent le Kremlin. Et à Moscou, le patron du renseignement extérieur, Sergueï Narychkine, commente l'affaire en qualifiant le déserteur de « cadavre moral » dès l'instant où il avait conçu son « crime ».
Un chef d'espionnage qui se réjouit publiquement d'un assassinat sur le sol de l'Union européenne : voilà le niveau.
Trois jours plus tard, Alexeï Navalny meurt dans sa colonie pénitentiaire au-delà du cercle polaire. Six mois plus tôt, Prigojine s'était écrasé avec son avion, deux mois après avoir osé marcher sur Moscou. Avant eux, Litvinenko, Nemtsov, Skripal.
La liste est longue, la signature identique. Ce n'est pas un État qui commet des crimes par accident. C'est un système dont le crime est la langue maternelle.

IV. Traître, vraiment ?
Soyons honnêtes : l'histoire de Stupnikov n'est pas une image d'Épinal. Il a fait tuer des hommes qui partageaient sa gamelle. Il le sait.
Il avoue des nuits hantées par les explosions qu'il a provoquées et se raccroche à des justifications qu'il formule lui-même avec un cynisme désespéré : ces hommes seraient morts de toute façon, envoyés à la boucherie par leur propre commandement, et au moins leurs mères récupéreraient un corps et une indemnité.
Que des pensées pareilles puissent paraître raisonnables, c'est déjà un acte d'accusation contre le Kremlin.
Il faut aussi regarder en face le Corps des volontaires russes qu'il a rejoint : une unité intégrée à l'armée ukrainienne, mais aussi une organisation politique d'extrême droite. La Russie d'après Poutine ne sortira pas nécessairement de ces rangs-là, et personne ne devrait s'en réjouir aveuglément.
Mais la question de la trahison se retourne. Stupnikov avait juré, à dix-sept ans, de défendre la liberté, l'indépendance et l'ordre constitutionnel de son pays. Qui a trahi ce serment ?
Le lieutenant qui refuse de bombarder des civils, ou le président qui a tripatouillé la Constitution pour régner jusqu'en 2036, qui a fait de l'armée une entreprise de racket et de pillage, qui jette des condamnés sous les mitrailleuses et fait assassiner ceux qui s'enfuient ?
Sa femme a refusé de le suivre et l'a renié devant les médias d'État. Sa mère et sa sœur ont fui par la Moldavie avec deux valises et une mèche de cheveux d'enfant. À sa mère qui lui demandait s'il s'agissait vraiment de « leur » guerre, il a répondu que oui : chaque Russe porte une part de responsabilité, et chaque Russe doit aider à y mettre fin. On peut discuter ses actes. On ne peut pas discuter ce constat.
Vladimir Poutine voulait prouver au monde que la Russie était une puissance que l'Occident avait tort de mépriser. Il a prouvé autre chose : qu'un régime fondé sur la peur finit par produire exactement ce qu'il redoute.
Des mères qui désobéissent. Des lieutenants qui livrent les coordonnées de leur propre état-major. Des déserteurs que l'on doit aller tuer jusqu'en Espagne parce qu'on ne sait plus les retenir autrement.
Le jour où Lev Stupnikov a regardé un champ couvert de cadavres et n'a trouvé qu'un mot, « viande », il ne décrivait pas seulement ses camarades. Il décrivait ce que le maître du Kremlin a fait de la Russie.
Un peuple traité en chair à canon finit toujours par se souvenir qu'il est un peuple.
© JBCH Octobre 2026
D'après l'enquête du Wall Street Journal, 17-18 octobre 2026.



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