Éditorial · Europe – Russie
500 millions d'Européens ont-ils peur d'une économie de la taille de l'Espagne ?
Sur le papier, le rapport de force ne se discute même pas. Et pourtant, c'est l'Europe qui tremble. La réponse se trouve peut-être moins à Moscou qu'à Paris.
Il faut parfois reposer les chiffres sur la table pour mesurer l'absurdité d'une situation. L'Union européenne, Royaume-Uni compris, dépasse les 500 millions d'habitants et pèse parmi les toutes premières puissances économiques du monde.
La Russie de Vladimir Poutine, elle, affiche un produit intérieur brut comparable à celui de l'Espagne, un pays de 48 millions d'habitants. Sur le papier, le rapport de force ne devrait même pas se discuter. Et pourtant.
Et pourtant, année après année, c'est l'Europe qui semble regarder son propre reflet avec hésitation, pendant qu'un État dont l'économie tiendrait presque dans un grand pays méditerranéen dicte le tempo d'une guerre, impose ses lignes rouges et avance ses pions jusque dans le débat politique intérieur des nations censées lui faire face.
D'où vient cette peur ?
Elle ne vient pas d'un rapport de force réel. Elle vient d'abord d'une dépendance construite patiemment, pendant des décennies, à l'énergie russe : un choix stratégique dont l'Europe paie aujourd'hui le prix, longtemps après avoir cru qu'il s'agissait d'un simple arrangement commercial.
Elle vient aussi d'un déséquilibre plus profond : la puissance économique ne se traduit pas mécaniquement en puissance militaire. Pendant que l'Europe désinvestissait dans sa défense au nom des dividendes de la paix, la Russie, elle, a orienté l'essentiel de son appareil productif vers l'effort de guerre, quitte à sacrifier le niveau de vie de sa population.
Quant à l'argument de la dissuasion nucléaire, souvent invoqué pour justifier la prudence, il ne tient pas si bien l'examen qu'on le prétend. La France et le Royaume-Uni disposent tous deux de l'arme nucléaire.
Ils sont, de surcroît, adossés à l'OTAN, dont le principal pilier, les États-Unis, possède l'un des deux plus grands arsenaux nucléaires du monde. Le rapport de force dissuasif, lui non plus, ne devrait laisser place à aucune timidité.
Pourquoi cette retenue face à un homme qui a envoyé à la mort des centaines de milliers de ses propres concitoyens, au nom d'une nostalgie impériale ?
Alors pourquoi cette retenue, face à un homme qui a précipité dans la mort plusieurs centaines de milliers de ses propres concitoyens dans une guerre de conquête territoriale parfaitement inutile, menée au nom d'une nostalgie impériale que rien ne justifie au vingt-et-unième siècle ?
Les relais français intérieurs du Kremlin
La réponse la plus inconfortable, mais la plus honnête, se trouve peut-être moins à Moscou qu'à Paris. Car la France compte, dans son propre champ politique, deux formations qui se sont distinguées par une complaisance répétée à l'égard de Vladimir Poutine : le Rassemblement national et La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.
Les deux partis, pourtant situés aux extrémités opposées de l'échiquier, convergent sur ce point précis : quand il a fallu soutenir l'Ukraine agressée, ils se sont dérobés.
En mars 2024, lors du vote sur l'accord de sécurité franco-ukrainien à l'Assemblée nationale, La France insoumise a voté contre et le Rassemblement national s'est abstenu.
Jean-Luc Mélenchon s'est fait une spécialité de renvoyer dos à dos l'agresseur et l'agressé, un renversement de responsabilité qui a valu à son parti d'être qualifié, jusque dans son propre camp, de relais du discours du Kremlin. La formule n'est pas tendre : « Radio Poutine ».
La France insoumise s'en défend, bien sûr, avec vigueur. Mais les faits s'accumulent : accueil médiatisé d'opposants russes présentés comme gage de bonne foi, tout en maintenant une ligne de « désescalade » qui, dans les faits, revient à geler le conflit aux dépens du seul agressé.
Le Rassemblement national, de son côté, a entretenu avec Moscou des liens plus concrets encore : un prêt de neuf millions d'euros obtenu en 2014 auprès d'une banque russe, l'approbation de l'annexion de la Crimée, et cette rencontre au Kremlin, en mars 2017, un mois avant la présidentielle.
En 2022, après l'invasion, la campagne de Marine Le Pen dut faire détruire des centaines de milliers de tracts qui affichaient sa longue poignée de main avec Poutine.
Ce qui frappe, c'est moins la position elle-même, car la contestation démocratique de la politique étrangère est parfaitement légitime, que la pagaille actuelle de la vie politique française, où ces deux forces pèsent lourd, précisément au moment où l'unité et la fermeté européennes seraient le plus nécessaires face à Moscou.
Une question qui reste entière
Comment un continent qui pèse plus de 500 millions d'âmes et une part considérable de la richesse mondiale en vient-il à douter de lui-même face à un pays dont l'économie ne dépasse guère celle de l'Espagne ?
La réponse ne tient pas dans un seul facteur, mais dans leur addition : une dépendance énergétique mal anticipée, un sous-investissement militaire chronique, et surtout la présence, en son sein même, de relais politiques qui, sous couvert de pacifisme ou de souverainisme, affaiblissent patiemment la détermination qu'il faudrait pourtant afficher.
L'Europe n'a pas à craindre Poutine. Elle a à craindre de ne pas se tenir debout face à un tyran qui a fait de la guerre son seul horizon.
© JBCH Réflexions Octobre 2026




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