Éditorial · Médias
JBCH Réflexions N° 263 18 Octobre 2026
Audiovisuel public : l'omerta, la vraie et celle qu'on raconte
Avec Je jure de dire toute la vérité, le député Charles Alloncle raconte six mois de guerre contre France Télévisions et Radio France.
Ses questions sont légitimes. Son récit l'est moins. Les deux méritent qu'on réfléchisse.
Il a trente-deux ans, il est député UDR de l'Hérault, le parti d'Éric Ciotti allié au Rassemblement national, et il a été, de novembre 2025 à avril 2026, le rapporteur le plus médiatisé de l'Assemblée.
Sa commission d'enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public » a vécu dans la tempête : séances suspendues, invectives, accusations croisées. Le 27 avril, son rapport a été adopté à deux voix près, 12 contre 10. Depuis le 30 septembre, il en livre la « saison 2 » chez Fayard.
Sa thèse tient en une phrase : l'audiovisuel public ne serait pas une administration, mais une forteresse, protégée par une société de connivence.
Les bonnes questions
Commençons par ce qui doit être dit : les questions d'Alloncle sont celles que tout contribuable a le droit de poser. Près de quatre milliards d'euros d'argent public par an, cela oblige. Qui produit les émissions phares de France Télévisions, et à quel prix ?
Le groupe Mediawan, qui fabrique notamment « C à vous » et « C dans l'air », est-il contrôlé par des capitaux extra-européens, auquel cas il devrait rembourser des aides du CNC ? Le rapporteur affirme n'avoir jamais obtenu de preuve, même confidentielle, qu'il était « dans les clous ».
Qu'une entreprise vivant largement de commandes publiques oppose le secret des affaires à la représentation nationale, voilà qui n'est pas acceptable, quel que soit le député qui pose la question.
Même chose pour la neutralité. Tout est parti d'une vidéo montrant deux journalistes vedettes du service public attablés avec deux responsables socialistes. Une conversation de café ne fait pas un complot. Mais quand une partie des Français ne se reconnaît plus dans les antennes qu'elle finance, le problème est réel, et le nier ne le fait pas disparaître. La grève de deux jours à Radio France, en septembre, contre l'arrivée à France Inter d'un journaliste venu de Valeurs actuelles, a donné au rapporteur un argument qu'il n'aurait pas osé inventer : le pluralisme y semble toléré tant qu'il reste du même côté.
Un service public payé par tous ne peut pas ressembler à quelques-uns.
Le récit qu'il faut lire avec prudence
Puis vient le roman. Filatures dans Paris, rendez-vous clandestins, tentatives de « l'acheter », photos de paparazzi dans Paris Match qui, selon Mediapart cité dans le livre, auraient circulé chez Xavier Niel avant publication, conseils appuyés de Sarah Knafo l'invitant à épargner Mediawan, comédien lui criant de « le mettre dehors » à La Rotonde. Certains de ces épisodes sont peut-être exacts.
Mais ils restent, à ce stade, la version d'un seul homme, qui a fait de sa propre exposition médiatique une stratégie assumée : sans lumière, dit-il, la commission serait morte.
Un détail affaiblit d'ailleurs sérieusement la thèse du complot. Jérémie Patrier-Leitus, le président Horizons de la commission, qu'Alloncle accuse d'avoir manœuvré contre lui, a voté pour son rapport. Sans sa voix, le texte tombait. Étrange conspirateur que celui qui sauve l'œuvre de sa victime.
Et puis il y a l'ironie qu'on ne peut taire. Le député dénonce la connivence entre médias, argent et politique. Son livre paraît chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, et il en a fait la promotion dans le JDD, propriété de Vincent Bolloré, milliardaire dont les médias mènent depuis des mois campagne contre l'audiovisuel public. On peut avoir raison sur le fond et être soi-même pris dans ce qu'on dénonce. Mais alors on perd le droit de parler en chevalier blanc.
Dénoncer la connivence depuis une maison d'édition Bolloré, c'est changer de connivence, pas en sortir.
Réformer n'est pas détruire
Le véritable enjeu n'est ni Alloncle ni ses adversaires. Il est de savoir si l'audiovisuel public peut être réformé ou s'il faut, comme le souhaitent le RN et ses alliés, le réduire au minimum, voire le privatiser.
Le rapporteur propose de confier la nomination des présidents à l'Élysée : est-ce vraiment une garantie d'indépendance, ou le retour de l'ORTF ?
La gauche, de son côté, répond à chaque critique par une tribune de trois cents personnalités, comme si le service public était sa propriété. Les deux camps se renvoient l'accusation de capture. Les deux ont en partie raison.
Ce dont la France a besoin, c'est d'un audiovisuel public plus sobre, plus transparent sur ses contrats, plus pluraliste dans ses rédactions, et indépendant de tous les pouvoirs, ceux de l'Élysée comme ceux des milliardaires.
Ce n'est ni la forteresse que l'on défend par réflexe, ni la ruine que certains espèrent racheter « à vil prix ».
Charles Alloncle jure de dire toute la vérité. Il en dit une partie. L'autre partie, c'est à nous de la chercher.
Réfléchissez, il est encore temps.
© JBCH Réflexions Octobre 2026





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