JBCH Réflexions N° 262 17 Avril 2026
La fabrique de la haine : comment le Hamas a façonné une génération
On ne naît pas en haïssant. On l'apprend. À Gaza, pendant près de vingt ans, une organisation a fait de cet apprentissage une politique d'État.
Il faut regarder une photo pour comprendre ce que des milliers de pages d'analyse peinent à dire. Un homme aux cheveux blancs, le regard froid, tient dans ses bras un enfant d'à peine cinq ou six ans.
L'enfant porte un treillis, un bandeau vert des Brigades Ezzedine al-Qassam, et serre contre lui un fusil d'assaut presque aussi grand que lui. L'homme, c'est Yahya Sinwar, en 2021. Deux ans plus tard, il sera l'architecte du 7 octobre.
Tout est dans cette image : la haine ne se transmet pas par accident. Elle se met en scène, elle s'enseigne, elle se porte à bout de bras, devant les caméras, comme un héritage.
I. Des Frères musulmans que Nasser avait chassés
L'histoire commence en Égypte. En 1954, après une tentative d'assassinat contre lui à Alexandrie, Gamal Abdel Nasser écrase les Frères musulmans : arrestations de masse, procès, potences. En 1966, il fait pendre leur idéologue Sayyid Qutb. Le raïs nationaliste avait compris avant beaucoup d'autres que l'islamisme politique était une menace mortelle pour tout État.
Mais une idéologie ne meurt pas sur l'échafaud. De 1948 à 1967, la bande de Gaza vit sous administration égyptienne, et la branche locale de la confrérie y survit dans l'ombre. Après 1967, elle prospère sous le nom de « Centre islamique » de cheikh Ahmed Yassine, réseau d'écoles, de mosquées et d'associations caritatives.
En décembre 1987, au début de la première intifada, ce réseau prend un nouveau nom : Hamas. Sa charte de 1988 se présente explicitement comme une aile des Frères musulmans et appelle à la destruction d'Israël au nom du religieux.
En juin 2007, le Hamas chasse le Fatah de Gaza par les armes. Commence alors l'expérience : une organisation islamiste armée seule maîtresse d'un territoire, de ses écoles, de ses écrans, de ses mosquées et de ses enfants.
Nasser avait pendu l'idéologue. Il n'avait pas tué l'idée. Gaza lui a offert un laboratoire.
Vingt ans pour fabriquer une génération
Un enfant né à Gaza en 2007 avait seize ans le 7 octobre 2023. Il n'a connu que le Hamas. À la télévision, la chaîne Al-Aqsa lui a montré des émissions pour enfants où une marionnette en forme de souris appelait à la guerre sainte avant de « mourir en martyr » sous les coups d'un Israélien. À l'école, il a appris des cartes où Israël n'existe pas. Dans les camps d'été organisés par le mouvement, des milliers d'adolescents ont appris à ramper sous les barbelés, à démonter une kalachnikov, à simuler l'enlèvement de soldats.
Le martyre y est célébré comme l'accomplissement suprême ; les « martyrs » ont leurs affiches sur les murs, leurs noms donnés aux rues et aux écoles. Le Juif n'est pas un adversaire politique : il est l'ennemi absolu, que la charte du mouvement voue à l'extermination en invoquant un hadith eschatologique. Voilà ce qu'est l'endoctrinement : non pas une opinion qu'on propose, mais un monde dont on ne peut plus sortir.
La planche, publiée sous le titre « Les architectes déchus », assemble cinq images. En haut à gauche, Sinwar et l'enfant armé, en 2021 : le chef qui envoie des enfants vers la mort se montre en père protecteur. En haut à droite, une forêt de fusils brandis vers le ciel, des hommes qui hurlent en tenant des portraits de Sinwar : le deuil transformé en serment de vengeance.
Au centre, l'image la plus saisissante : une femme en voile noir, le front ceint du bandeau vert des Brigades al-Qassam, la bouche ouverte sur un cri, l'index tendu vers le ciel, le geste de l'unicité divine devenu signe de ralliement djihadiste. Autour d'elle, d'autres femmes, keffiehs sur les épaules, drapeaux verts du Hamas. La haine n'est pas l'affaire des seuls combattants : elle a gagné les mères.
En bas à gauche, une jeune femme entièrement masquée, keffieh noir et blanc, coiffée de la casquette des Brigades al-Quds du Djihad islamique, un drapeau noir et jaune à la main. En bas à droite, une marée de casquettes vertes portant le cercueil de Saleh al-Arouri, numéro deux du Hamas tué à Beyrouth en janvier 2024, enveloppé des drapeaux palestinien et du mouvement.
Pas une larme dans ces images. Des poings, des cris, des armes. Les funérailles ne sont plus le lieu du chagrin : elles sont devenues des meetings.
Une population otage de ses maîtres
Il serait confortable de conclure que tout un peuple n'est que haine. Ce serait faux, et ce serait faire au Hamas le plus beau des cadeaux : accepter sa prétention à parler au nom de tous.
Les chiffres sont pourtant glaçants : en décembre 2023, un sondage du Centre palestinien de recherche politique dirigé par Khalil Chikaki indiquait qu'une large majorité des Palestiniens jugeait « juste » la décision d'attaquer le 7 octobre. Vingt ans d'endoctrinement ne passent pas sans laisser de traces.
Mais en mars 2025, à Beit Lahia et ailleurs dans la bande de Gaza, des centaines de Gazaouis sont descendus dans la rue en criant « Hamas dehors ».
Certains l'ont payé de leur vie. C'est la preuve que la haine n'est pas une nature, mais une fabrication ; et que ce qui a été fabriqué peut être défait.
Le premier crime du Hamas n'est pas le 7 octobre. C'est d'avoir volé leur enfance à des milliers d'enfants.
Sinwar est mort. Al-Arouri est mort. Les « architectes » sont tombés. Mais l'édifice qu'ils ont bâti, cette école de la haine qui a transformé des enfants en soldats et des funérailles en appels au meurtre, leur survit.
Aucune victoire militaire ne le démolira seule. Il faudra des écoles qui enseignent autre chose, des écrans qui montrent autre chose, et des voix arabes qui disent autre chose.
On a mis vingt ans à fabriquer cette haine. I
l en faudra au moins autant pour la défaire.
Raison de plus pour commencer maintenant.
© JBCH réflexions, Octobre 2026






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