Tetsavé :
Présence cachée, mémoire du mal et dignité du visible
La paracha Tetsavé occupe une place singulière dans le cycle biblique. Elle est la seule, depuis le début du livre de l’Exode, où le nom de Moïse n’apparaît pas explicitement.
Cette absence n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une semaine où le peuple juif se prépare à Pourim, fête paradoxale par excellence, où Dieu semble absent du récit, dissimulé derrière les événements, les intrigues politiques et les retournements humains.
Tetsavé décrit longuement le service du Temple, l’huile pure pour la Ménorah, la fumée du Ketoret, et surtout les vêtements sacerdotaux. À travers ces prescriptions minutieuses, la Torah ne cherche pas à enfermer le sacré dans un rituel figé, mais à rappeler que la proximité divine ne se laisse jamais saisir directement. A propos de la fumée de l’encens, le Ketoret symbolise une présence insaisissable : Dieu se manifeste précisément là où l’on ne peut ni le voir ni le posséder. La fumée monte, se disperse, disparaît. Elle rappelle que toute tentative de captation du divin est vouée à l’échec.
Cette idée prend une résonance particulière à l’approche de Pourim. Dans la Méguila d’Esther, Dieu n’est jamais nommé, mais Son action traverse toute l’histoire. Tetsavé nous enseigne ainsi que l’absence apparente n’est pas un abandon, mais une autre forme de présence, plus discrète, plus exigeante, qui appelle la responsabilité humaine.
Le Chabbat où Tetsavé est lue est aussi celui de Zakhor, l’injonction de se souvenir de l’attaque d’Amalek. Amalek incarne l’hostilité gratuite, la violence qui vise les plus faibles, le refus même de l’éthique. Haman, dans l’histoire de Pourim, est présenté comme son héritier spirituel. Ce rappel n’est pas un appel à la vengeance, mais un devoir de lucidité : le mal ne disparaît pas de lui-même, il se transforme, se déguise, se recompose.
Dans un monde contemporain marqué par le terrorisme, l’antisémitisme et les menaces existentielles contre Israël, cette mémoire prend un relief particulier. Amalek représente aussi la figure du « grand Autre », celui qui nie au peuple juif le droit même d’exister.
Aujourd’hui encore, cette négation s’exprime sous des formes nouvelles : Antisémitisme décomplexé, délégitimation politique, haine sur les réseaux sociaux, violences ciblées, pressions diplomatiques ou militaires et peivent aller jusqu'aux meurtres.
La situation sécuritaire d’Israël, confronté à des ennemis qui contestent son existence, sa légitimité, et celle des Juifs attaqués dans le monde simplement parce qu’ils sont Juifs, font douloureusement écho à ce commandement du souvenir. Zakhor n’est pas une invitation à vivre dans la peur, mais à refuser l’aveuglement, et d'être vigilents.
Enfin, Tetsavé consacre de longs passages aux vêtements des prêtres : le pectoral, l’éphod, la tunique, la tiare. Ces habits ne sont pas de simples ornements. Ils expriment la dignité, la responsabilité et la visibilité du service sacré. Le Cohen ne se cache pas : il assume, dans son apparence même, sa mission.
Dans ce mois d'Adar, mois consacré à la Joie, l’approche de Pourim, parfois qualifié de « carnaval d’Israël », cette réflexion sur le vêtement prend une dimension supplémentaire. Se déguiser, c’est jouer avec l’identité, mais aussi la révéler autrement. Derrière les masques, se pose la question essentielle : qui sommes-nous vraiment, lorsque les certitudes vacillent ?
Dans un monde où l’image est omniprésente, dans lequel les réseaux sociiaux imposent leur dictature médiatique, où l’identité juive est parfois attaquée, parfois dissimulée, parfois revendiquée, Tetsavé nous invite à conjuguer intériorité et visibilité. Être fidèle sans arrogance, visible sans provocation, digne sans orgueil, mais vivants , présents et actifs au service de l'autre (Lévinas).
Ainsi, cette paracha tisse un lien profond entre spiritualité, mémoire et actualité. Elle nous enseigne que Dieu se tient souvent dans le retrait, que le mal exige vigilance, et que la dignité humaine se construit malgré tout autant dans le visible que dans l’invisible.
Face aux défis politiques, militaires et identitaires de notre époque, Tetsavé nous rappelle que la force du peuple juif réside moins dans la domination que dans la fidélité à sa mission morale et spirituelle.
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