POUTINE & AUCHAN : UNE HISTOIRE D'AMOUR QUI FINIT MAL
ET C'EST LA FRANCE QUI PAYE
Les histoires d'amour finissent mal, en général. Et parfois brutalement.
1978, Jean M. mon collègue issu de la famille Mulliez a pris un vol pour Moscou, et a établi une alliance qui semblait solide avec les russes ... ou plutôt avec les "maffias"
Près de 50 ans après, Poutine balaye cet accord ... Mais sans avoir le savoir-faire 8
Le coup de forceUn décret, un soir de septembre
La famille Mulliez l'a appris à ses dépens le jeudi 17 septembre au soir : par décret présidentiel, Vladimir Poutine a pris le contrôle immédiat de deux de ses fleurons historiques, Auchan et Leroy Merlin.
Gestion "provisoire" confiée à la société russe LEV Management — une coquille vide dirigée par un haut gradé du ministère russe de l'Intérieur. Sur le papier, les Mulliez restent propriétaires. En clair, une nationalisation qui ne dit pas son nom.
Fin de 23 ans d'idylle. Une idylle coupable, qui aura duré quatre ans de trop après le début de l'invasion de l'Ukraine.
Car pendant que Renault, Danone et des centaines d'entreprises quittaient la Russie y compris Decathlon, pourtant une enseigne de la famille , les Mulliez, propriétaires de 130 entreprises :
Auchan, Leroy Merlin, Decathlon, Boulanger, Norauto, Kiabi ont choisi de rester avec leurs deux plus gros navires. 229 hypermarchés et supermarchés Auchan dans 100 villes russes. 112 magasins Leroy Merlin, rebaptisés "Lemana Pro" en 2024, dans 66 villes.
Au siège nordiste, c'est la douche froide. Selon nos informations, une cellule de crise de l'Association Familiale Mulliez se parle trois fois par jour.
Personne n'avait vu venir le coup. Et pourtant, tous les signaux étaient là depuis 2014, depuis l'annexion de la Crimée.
L'idylleLe veau d'or
L'histoire avait commencé en fanfare. 2002, Gérard Mulliez pose lui-même la première pierre du premier Auchan russe à Mytichtchi, en banlieue de Moscou. 16 000 m². Quarante ans après son premier magasin de Roubaix. Puis c'est l'eldorado.
Les Mulliez sont pionniers, Carrefour jette l'éponge dès 2009. "La Russie, c'était le veau d'or, la cash machine d'Auchan", se souvient un ancien dirigeant. Avec la Chine, elle a été le grand pourvoyeur de dividendes pour la famille.
Au point d'anesthésier le groupe, qui ne voit pas ses problèmes en France dès le début des années 2010. Même après 2014, les Mulliez s'adaptent : 80% de fournisseurs locaux pour contourner les embargos, 40% de salariés actionnaires pour séduire Poutine qui réunissait tous les deux ans les patrons étrangers.
Chronique d'un aveuglement
- 2002Premier Auchan russe à Mytichtchi, première pierre posée par Gérard Mulliez.
- 2009Carrefour jette l'éponge. Les Mulliez restent seuls maîtres du terrain.
- 2014Annexion de la Crimée. Premier avertissement, ignoré.
- 25 février 2022Au matin de l'invasion, Auchan annonce son "retournement" en Russie.
- 2023Filiales rendues "autonomes" : Leroy Merlin passe sous management local.
- Fin 2024 – début 2025La vente à Gazprombank capote.
- 17 septembre 2026Décret Poutine : Auchan et Lemana Pro sous administration "provisoire".
Le cynismeRester, coûte que coûte
Le 25 février 2022, matin de l'assaut russe sur l'Ukraine, Auchan annonce... son "retournement" en Russie. 3,2 milliards d'euros de ventes, 10% de ses revenus. Leroy Merlin, 20%. Le cynisme à son paroxysme.
L'argument de la famille ? "Quitter serait faire un cadeau aux proches du pouvoir", "condamner nos équipes russes". Margaux Mulliez, petite-fille du fondateur, écrit que "rester n'est pas sans prix".
Un discours inaudible pour leurs milliers de salariés ukrainiens - 40 magasins à eux deux en Ukraine - et après l'appel même de Zelensky à cesser d'être "les sponsors de la machine de guerre".
Ils ont joué la montre. Autonomisation des filiales fin 2023, plus d'investissements, plus de remontées financières. Mais sans partir. Une tentative de vente à Gazprombank fin 2024 échoue sur le prix.
Les Russes proposent une somme dérisoire à la dernière minute. Les Mulliez préfèrent alors parier sur une paix rapide négociée par Donald Trump. Mauvais pari.
Le piègeL'addition
Aujourd'hui, le piège se referme. Les actifs ont été provisionnés, mais la perte est colossale :
Selon la presse russe. Et Auchan n'est pas seul dans la charrette : Nestlé et le logisticien français FM Logistic passent sous la même tutelle. Moscou ne distingue pas les bons élèves des mauvais : pour le Kremlin, un Français reste un ressortissant de pays "inamical", qu'il soit resté ou parti.
Et le revers le plus cruel pour Moscou ? Il va falloir désormais pourvoir les magasins en marchandises. Assurer les approvisionnements, la logistique, les prix bas, le "tout sous le même toit". Une philosophie du commerce, du service client, de la gestion fine des stocks, totalement inconnue pour le système russe.
Les Mulliez ont cru pouvoir faire du business avec un dictateur sans jamais payer l'addition. L'addition vient d'arriver. Et ce sont les salariés et l'emploi en France qui vont la payer : Auchan, qui a déjà annoncé près de 2 400 suppressions de postes dans l'Hexagone fin 2024, sort de l'aventure russe affaibli, amputé de sa vache à lait, au moment même où il lutte pour sa survie face à Leclerc et Lidl, confiant la gestion de centaines de magasins à Intermarché.
Les Mulliez ont cru pouvoir faire du business avec un dictateur. L'addition vient d'arriver.
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