La parole trahie
En 1995, la France par la voix de Jacques Chirac, devant le Vel'd'hiv avait reconnu sa faute envers ses Juifs et juré qu'elle ne les laisserait plus jamais seuls.
Trente et un ans plus tard, je regarde mon pays et je ne suis plus certain qu'il se souvienne de ce qu'il a promis.
Il y a eu un temps où la France se comprenait d'un seul regard. On savait qui gouvernait, on savait ce qu'il défendait, et l'on savait surtout ce que la République ne tolérerait jamais. Pour un Juif de ma génération, cette certitude tenait en une date : le 16 juillet 1995.
Ce jour-là, devant les survivants du Vél d'Hiv, Jacques Chirac a dit ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait voulu dire : que la folie criminelle de l'occupant avait été secondée par des Français, par l'État français, par la police française. Que la France, ce jour de juillet 1942, avait accompli l'irréparable.
J'ai pleuré ce jour-là. Pas de chagrin : de soulagement. Une nation adulte venait de regarder son passé en face, et de ce regard naissait une promesse implicite, plus forte que tous les textes de loi.
Puisque nous avons livré nos Juifs une fois, nous ne laisserons plus jamais quiconque les menacer sur notre sol. C'était un contrat moral. Je l'ai cru. Je l'ai transmis à mes enfants, puis à mes petits-enfants.
Ce que la France avait promis
Soixante-seize mille noms gravés sur un mur du Marais. Onze mille enfants parmi eux. Le Mémorial de la Shoah, le wagon de Drancy, les plaques sur les écoles de Paris, la journée nationale du 16 juillet, les voyages scolaires à Auschwitz : la France a bâti, pendant trente ans, une liturgie républicaine de la mémoire. On nous disait que cette mémoire était un rempart.
Qu'un pays qui se souvient ne recommence pas.
On ne nous avait pas dit que la mémoire pouvait devenir un décor. Qu'on peut fleurir un monument le matin et, le soir, ne plus savoir protéger un rabbin dans la rue.
Le décompte
Je n'ai pas besoin de statistiques pour savoir ce qui se passe. Je n'ai qu'à réciter des noms. Chacun d'eux a été, en son temps, présenté comme un « électrochoc ». Aucun n'a rien changé.
Et puis il y a eu le 7 octobre 2023. Depuis, la courbe ne redescend plus. Les chiffres du ministère de l'Intérieur sont sans appel : 1 676 actes antisémites en 2023, 1 570 en 2024, 1 320 en 2025, le troisième niveau le plus élevé depuis l'an 2000.
On nous présente la « baisse » de 2025 comme une bonne nouvelle. Elle signifie simplement que l'anormal est devenu la norme.
Moins d'un pour cent de la population, plus de la moitié des actes antireligieux. Cinq cent trente-trois actes encore au premier semestre 2026. Le rabbin d'Orléans frappé en pleine rue devant son fils de neuf ans. Les arbres plantés à la mémoire d'Ilan Halimi, vandalisés les uns après les autres.
Autour de moi, des familles retirent la mezouza de leur porte, des parents changent leurs enfants d'école, des jeunes ne portent plus la kippa que sous une casquette. Et devant chaque synagogue, des soldats en armes.
Qu'on ne s'y trompe pas : ces soldats ne sont pas une protection, ils sont un aveu. Un pays qui doit garder ses lieux de prière comme des casernes a déjà perdu quelque chose qu'aucun budget ne rachète.
Un État que l'on ne voit plus
Qui, aujourd'hui, est chargé de tenir la promesse de 1995 ? Demandez dans la rue le nom du ministre de l'Éducation, du ministre de la Justice, du ministre du Budget. Silence.
Un haussement d'épaules. Ce gouvernement a organisé sa propre insignifiance : des ministres interchangeables, nommés pour cocher une case, sans assise populaire ni liberté de démissionner avec fracas. Ils gèrent. Ils communiquent. Ils ne gouvernent pas.
Et pourtant l'argent coule. Avec une dépense publique autour de 57 % du PIB, parmi les plus élevées du monde développé, la France dépense plus que presque tous ses voisins pour un État qui ne sait plus faire son métier premier : protéger. L'hôpital s'effondre, l'école recule, la justice met des années à juger.
Et dans les salles de classe de la République, des professeurs renoncent à enseigner la Shoah, parce qu'ils savent ce que certains élèves leur répondront, et que s'ils parlent de a laîcité, de la Shoah, de l'islam radical ils riquent de se faire décapiter comme Samuel Paty, héros de la République, ou Daniel Bernard.
On a acheté la paix sociale à crédit. On n'a jamais acheté le courage.
La fuite
En mai 1968, de Gaulle, désorienté, disparaît à Baden-Baden. Il ne comprend plus la rue ; il va chercher l'armée. Le syndrome est resté. Le 12 novembre 2023, plus de cent mille personnes ont marché dans Paris contre l'antisémitisme, la plus grande mobilisation de ce genre depuis Carpentras.
Le président de la République n'y était pas. Il a envoyé une lettre. Il a expliqué que son rôle n'était pas de marcher mais de préserver l'unité du pays. Je me souviens d'avoir pensé : l'unité de qui, avec qui, contre quoi ?
Trois ans plus tard, le scénario se rejoue. Le 17 octobre dernier, la France a brûlé : pillages à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, l'hôtel de ville de Limoges incendié, près d'un millier de policiers blessés. Deux jours après, le chef de l'État s'envolait pour le Golfe: Koweït, Émirats, Bahreïn, Qatar, Arabie saoudite. Pour l'énergie, dit l'Élysée.
Peut-être. Mais quand la France brûle, le Président s'internationalise. C'est plus confortable de parler au monde que de parler à son pays.
Et pendant ces mêmes journées, sur les réseaux, une vieille rengaine a refait surface : ce chaos, ce serait la faute des Juifs.
Des centaines de comptes, des milliers de messages, certains appelant ouvertement à l'expulsion ou à pire. Rien, absolument rien, ne relie les émeutes françaises aux Juifs.
Mais c'est toujours ainsi que cela commence : un pays en désordre cherche un coupable, et le coupable a toujours le même visage.
Les deux impostures
C'est dans ce vide que prospèrent ceux qui prétendent nous sauver.
La première imposture, c'est une extrême gauche qui n'a plus rien de Jaurès, plus rien de Mendès France, plus rien de Blum.
Une petite bourgeoisie radicalisée sur les réseaux, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des identités, et qui, depuis le 7 octobre, a refusé de nommer le Hamas pour ce qu'il est.
Qui défile derrière des slogans dont elle feint d'ignorer le sens. Qui explique, chaque fois qu'un Juif est frappé, qu'il faut « contextualiser ». La gauche de Zola défendait Dreyfus. Celle-ci a choisi son camp, et ce n'est pas le nôtre.
Une enquête publiée ce mois-ci désigne La France insoumise, avec le RN, comme l'épicentre du soupçon antisémite dans la vie politique française. Je n'avais pas besoin d'un sondage pour le savoir. Ce parti est soutenus et aidés par Moscou !
La seconde imposture, c'est une extrême droite qui a compris qu'on ne gagne pas en criant. Alors elle a mis une cravate. Elle est allée se recueillir à Yad Vashem, devant les caméras. Elle nous jure qu'elle est devenue notre meilleure protectrice.
Mais on ne change pas d'âme en changeant de logo. Ce parti a été fondé par d'anciens collaborateurs ; son fondateur parlait des chambres à gaz comme d'un « détail ».
Et voici qu'en septembre, Mediapart publie des messages antisémites attribués à son président, écrits en 2013 et 2014. Il nie. Soit. Mais je ne confierai pas la sécurité de mes petits-enfants à ceux qui ont eu besoin de quarante ans de maquillage pour paraître fréquentables. Ce parti est soutenus et aidés par Moscou !
Entre ces deux néants, la France juive est sommée de choisir entre ceux qui la trahissent par idéologie et ceux qui la courtisent par calcul.
Je refuse ce choix. Il n'est pas digne de nous. Il n'est pas digne de la France.
Ce qu'il me reste
Je ne suis pas un homme en colère. Je suis un homme fatigué. J'ai été nourri par Lévinas, pour qui tout commence par le visage de l'autre, par cette responsabilité qu'on ne choisit pas et qui nous oblige.
La France de 1995 avait regardé en face le visage des enfants du Vél d'Hiv. Elle s'était reconnue obligée. C'est cette obligation qu'elle laisse aujourd'hui s'éteindre, non par haine, mais par lassitude, par lâcheté, par calcul électoral, par cette indifférence polie qui fut déjà, en 1942, la plus grande complice des bourreaux.
Je ne partirai pas. Ce pays est le mien. Mes grands-parents l'ont choisi, en 1921, mes enfants y sont nés, mes petits-enfants y grandissent.
Mais je veux qu'on sache qu'une génération de Juifs français vieillit avec ce sentiment étrange et triste d'avoir cru une parole, et de la voir se défaire sans bruit.
Il ne faut pas grand-chose pour la tenir : un président qui, quand ça brûle, reste ; un État qui punit vite et fort ; une gauche qui retrouve Zola ; une droite qui n'a rien à faire oublier. Et un pays qui se souvient que ses Juifs ne sont pas une communauté à protéger, mais des citoyens à qui l'on a fait une promesse.
« Plus jamais ça », disait-on.
Je voudrais seulement qu'on le dise encore — et qu'on le pense.





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