Lekh Lekha
Un ordre qui ressemble à une adresse
Il est des phrases que l'on croit connaître et qui, un matin, nous regardent droit dans les yeux. « Lekh lekha me-artsekha, mi-moladetekha, u-mi-beit avikha, el ha-arets asher arekha » : « Pars pour toi, de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai » (Genèse 12, 1).
Ainsi s'ouvre l'histoire d'Abraham, et avec elle l'histoire juive tout entière.
Cette année, cette paracha tombe le samedi 28 octobre 2023. Trois semaines à peine nous séparent du 7 octobre. Le pays d'Israël est en guerre, les otages sont à Gaza, les familles pleurent leurs morts.
Et à Paris, où j'écris ces lignes, on entend de nouveau, dans les conversations, dans les regards, une question que l'on croyait enfouie : faut-il partir ?
Il faut lire le verset lentement. « Lekh lekha » : littéralement, « pars pour toi », « pars pour toi-même ».
Rachi y entend un départ pour ton bien, pour ton intérêt, car c'est loin de tout ce qui est familier qu'Abraham deviendra une grande nation et une bénédiction.
D'autres y lisent un voyage vers le plus intérieur de soi-même. Notez l'ordre de la gradation : le pays, puis le lieu de naissance, puis la maison du père.
On quitte d'abord le plus large, on termine par le plus intime, et c'est le plus dur. Le texte ne ménage pas Abraham : il lui retire ses appuis un à un, avant de lui promettre quoi que ce soit.
Abraham, lui, ne sait pas où il va. « Vers le pays que je te montrerai » : la destination n'est pas donnée, elle se révèle en marchant.
C'est cela, la foi telle que la Torah la raconte : non pas une certitude, mais un pas.
La valise de Georgette
Mamy Georgette, disait toujours : « La valise et le passeport doivent être prêts, et à jour. »
Elle ne le disait pas avec panique, mais avec la tranquillité de celle qui sait. C'était une phrase de famille, presque une prière laïque, que l'on se transmettait comme on se transmet une recette.
Il y avait une version musicale de cette sagesse. Que nos enfants fassent du violon plutôt que du piano. Le piano reste dans l'appartement, lourd, noble, immobile.
Le violon se glisse sous le bras, la clarinette dans un sac, la flûte dans une poche de manteau. Ce que l'on tenait à transmettre devait pouvoir voyager.
La culture, la vraie, n'a pas de mur : elle passe les frontières avec nous, et dans les pires circonstances, elle est la seule richesse que l'on ne nous confisque pas.
Ces conseils, je les entends aujourd'hui autrement. Georgette ne prophétisait pas la catastrophe.
Elle disait quelque chose d'une condition historique : celle d'un peuple qui a si souvent dû partir qu'il a appris à vivre léger, sans jamais cesser de construire.
Les deux gestes vont ensemble. On plante, on bâtit, on enseigne, et on garde pourtant une valise, non par défiance envers ses voisins, mais par mémoire.
Ceux que l'on a poussés dans le dos
Dans ma famille, la valise n'a pas été une métaphore. Nous avons quitté la Tunisie sans l'avoir choisi, poussés dans le dos.
Mon père, André, qui fut Grand Reporter et Journaliste à La Presse de Tunis, a été expulsé. Nous sommes partis sans un sou, évidemment, avec ce que l'on pouvait porter et avec ce que l'on portait en soi : la langue, les livres lus, les amitiés tissées entre communautés, ce monde tunisois où Corses, Maltais Siciliens, Tunisiens, Juifs et Français se côtoyaient et se respectaient.
Nous avons rejoint la France, qui était notre patrie depuis déjà de nombreuses années, par la langue, par l'école, par le cœur.
Et la France nous a accueillis. Je tiens à l'écrire sans détour, parce que c'est la vérité : j'ai bien vécu. Jamais, dans ma scolarité ni dans ma vie professionnelle, je n'ai eu à souffrir de l'antisémitisme.
Cette expérience est la mienne ; elle est sincère, elle est vraie, et aucun événement récent ne peut l'effacer.
Mais il y a la différence entre l'exil subi et le départ choisi. Abraham, lui, est appelé. Nous, nous avons été chassés.
Le texte biblique nous rappelle que ces deux départs ne se ressemblent pas, et que l'on ne guérit pas de l'un en invoquant l'autre.
Partir sans l'avoir voulu laisse une trace, une prudence, une manière de regarder les portes. Cette trace, je crois, est ce qui fait que la phrase de Mamy Georgette résonne encore.
Un nom qui se lit avant que l'on parle
Pourtant, je dois le dire aussi : mon nom ouvre la porte à toutes les imaginations. Chemouny, Hattab, Lumbrose, Calvo, ... ces noms disent la Tunisie, le judaïsme, une histoire.
Ils se lisent avant que l'on prononce un mot, et chacun y projette ce qu'il veut y voir. Pendant des décennies, cela n'a rien changé à ma vie. Aujourd'hui, je sens ce nom plus exposé qu'avant.
Il y a, dans ces semaines d'octobre, un climat qui se lève : des manifestations où la douleur légitime pour les victimes civiles côtoie parfois des slogans qui n'ont plus rien de politique, des tags, des menaces, des familles qui hésitent à laisser une mezouza sur la porte.
Je ne généralise pas. Je ne dis pas que la France est perdue, ni que notre histoire avec elle est terminée. Je dis que lorsqu'un nom devient un risque, on a le droit de se poser la question, et que cette question n'est pas une trahison.
Partir, rester : la question juste
Lekh Lekha ne dit pas « fuis ». Il dit « pars pour toi-même ». La nuance est décisive. On peut partir de chez soi et ne jamais arriver à soi-même ; on peut rester et être pleinement fidèle à ce que l'on est.
Le texte ne tranche pas pour nous entre la géographie du départ et la géographie du maintien. Il demande autre chose : que notre choix, quel qu'il soit, soit un choix de fidélité et non de panique.
L'Aliyah, pour beaucoup d'entre nous, c'est la réponse naturelle : retourner vers la terre que la promesse désigne, au moment même où elle est blessée, et la rejoindre précisément parce qu'elle est blessée.
Pour d'autres, la fidélité consiste à tenir sa place, à continuer d'enseigner, d'écrire, de transmettre, de rappeler à la République, celle que nous soutenons, laïque et indivisible, ce qu'elle nous a promis.
Pour d'autres encore, la prudence commande de préparer le départ sans le décider. Ces chemins ne s'excluent pas, et nul n'a le droit de juger celui qui hésite : on ne prend pas ce genre de décision dans l'émotion d'un mois d'octobre, mais en famille, à la table de Chabbat, sur la durée.
Il est encore temps. C'est peut-être la première leçon pratique de cette paracha. Abraham aussi a pris le temps du chemin, et la Torah ne nous dit rien d'une précipitation. Ce qu'elle nous demande, c'est d'être prêts : prêts dans l'âme, prêts dans les papiers, prêts avec nos enfants et leur violon.
Pars pour toi-même
Alors, que faire de ce verset, ce samedi, à Paris ? Peut-être d'abord le prendre au sérieux comme une adresse personnelle.
Chacun de nous a un « pays », un « lieu de naissance » et une « maison de père » à quitter, au sens propre ou figuré, pour devenir ce qu'il doit être.
Et chacun de nous a la valise de Mamy Georgette quelque part, ouverte ou fermée.
Je ne sais pas, en cette fin octobre 2026, ce que sera l'année qui vient. Je sais seulement que nous portons nos langues, notre mémoire, nos noms, et que cela ne s'expulse pas.
Mon père a pu être chassé de Tunis ; personne n'a pu lui retirer ce qu'il était.
C'est cela, au fond, que dit Lekh Lekha : où que l'on aille, ou que l'on reste, on emporte l'essentiel.
Et l'essentiel, c'est qu'il y ait quelqu'un, quelque part, qui nous appelle par notre nom, et à qui l'on répond : Hineni, me voici*.
(*) Hineni (הִנֵּנִי) veut dire « me voici »
© JBCH Réflexions Octobre 2026

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