Émeutes en direct sur les réseaux, boutiques de luxe vidées en quelques minutes, figures d'autorité effondrées.
Qui a élevé les pilleurs, et comment ?
Le nouveau mal français
La France vit au rythme des émeutes et des pillages, devenus le nouveau mal français. Pendant que la présidentielle se joue entre les extrêmes, le président est allé prendre l'air dans le Golfe persique.
Au pays, la peur s'est installée, une peur presque panique devant des bandes qui s'organisent en direct sur TikTok et les réseaux sociaux.
Des flux venus d'Algérie, de Moscou et d'Iran soufflent sur les braises et transforment une étincelle locale en incendie national.
Des vitrines brisées, des boutiques de luxe vidées en quelques minutes, des sneakers et des sacs arrachés comme des trophées.
« Ce n'est plus de la délinquance classique, c'est un spectacle filmé, posté, liké. »
Un pays entier se demande comment on en est arrivé là.
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Mais qui a élevé les pilleurs, et comment ?
Le dernier modèle sous cloche : le désir fabriqué par la publicité permanente. (Illustration)
C'est la question qui dérange, et qui est au cœur du dossier d'Atlantico : pourquoi certains jeunes participent-ils à des pillages sans mesurer la portée de leurs actes ?
Patrick Hourdé l'explique à sa manière. Les trois quarts de ces jeunes viennent de milieux défavorisés et veulent accéder au luxe : les dernières Nike, le dernier tee-shirt de marque, avec une volonté de se venger de ce qui leur manque.
Leur conscience sociale est floue, presque inexistante ; ils veulent profiter tout de suite de ce qu'ils n'ont pas. Il rappelle que l'adolescence, c'est tuer symboliquement le père pour prendre sa place d'adulte, s'approprier tout ce qui appartient à l'adulte.
L'environnement familial pèse lourd : familles recomposées ou monoparentales avec un seul salaire, difficultés financières énormes, jalousie nourrie par la publicité permanente. L'interdit parental n'existe plus vraiment.
« Le problème n'est pas l'absence du père, mais sa présence perverse. »
Ruben Rabinovitch va plus loin. Beaucoup de pères se comportent comme des grands frères caïds, initiateurs en criminalité, pas comme des pères.
Il raconte l'histoire de ce petit garçon dont le père avait volé les jouets d'autres enfants pour les lui offrir, puis avait cassé le jouet sous ses yeux parce que l'enfant n'avait pas voulu devenir complice.
Message reçu : à l'avenir, tu seras complice ou victime.
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L'effet de foule, l'impunité et la fin des repères
La frontière entre permis et interdit, en pointillés sur le tableau noir. (Illustration)
Comment le passage à l'acte devient-il si facile ? Par l'effet de foule et le sentiment d'impunité. L'émulation collective pousse à la surenchère : chacun fait pire que l'autre, parce que personne ne semble vraiment sanctionné.
Patrick Hourdé se souvient de 1968. À l'époque, l'instituteur, le curé et le père comptaient.
Quand un prof engueulait un élève, le père engueulait aussi l'élève le soir. Aujourd'hui, quand un instituteur réprimande, des parents viennent lui mettre la main dans la figure. Les figures tutélaires ont disparu ; les enfants entendent leurs parents dire que le prof est un con. Les repères s'effondrent.
« Quand on veut tout, tout de suite, il n'y a plus de désir, donc plus de vraie satisfaction. »
À cela s'ajoute le culte de la satisfaction immédiate : tout le monde veut de l'argent facile, tout ce que possède l'autre, tout de suite. La publicité martèle ce désir.
Pour sortir de cette spirale, les deux experts évoquent la responsabilisation, l'éducation civique, les travaux d'intérêt général et la sensibilisation aux conséquences judiciaires : seule façon de rebâtir une limite entre le permis et l'interdit.
Sources : dossier Atlantico, entretiens avec Patrick Hourdé et Ruben Rabinovitch. — Ni à droite, ni à gauche… Réfléchissez, il est encore temps.
"Lekh Lekha me'artzekha ou mimoladetekha ou mibet avikha el haaretz asher areka"
"Va pour toi, quitte ton pays, ton lieu de naissance et la maison de ton père, vers la terre que je te montrerai." (Bereshit 12,1)
Tout commence par un ordre qui n'a aucun sens rationnel. Dieu ne dit pas à Avram où aller. Il lui dit de partir.
Avram a 75 ans. Il est riche, respecté, installé à Haran après avoir quitté Our Kasdim - Our en Chaldée, la métropole du monde antique, la Silicon Valley et le Wall Street de l'époque, avec ses universités, son commerce, ses idoles bien rentables que son père Terah fabriquait et vendait. Et on lui demande de tout quitter pour une terre "que je te montrerai". Sans GPS. Sans garantie.
C'est la première Aliyah de l'Histoire.
1. Le courage philosophique : le premier dissident
Qu'est-ce que le courage de Lekh Lekha ? Ce n'est pas le courage du soldat. C'est le courage du penseur.
Nos Sages disent qu'Avraham a découvert Dieu seul à 3 ans en observant le cycle du soleil. Dans un monde entièrement idolâtre, où tout le monde se prosternait devant le feu, l'eau, Nimrod, il a osé dire : "Il doit y avoir un Maître du Palais". Le Midrach raconte qu'il a brisé les idoles de son père. Il a été jeté dans la fournaise ardente d'Our Kasdim et en est sorti vivant.
La philosophie grecque, 1500 ans plus tard, parlera du courage de Socrate qui boit la ciguë pour rester fidèle à la vérité. Avraham est le premier Socrate, mais avant Socrate. Il est le premier homme à préférer la vérité inconfortable au mensonge confortable de la majorité.
Il est le premier homme à préférer la vérité inconfortable au mensonge confortable de la majorité.
Quitter Our, c'est quitter le conformisme. Me'artzekha - ton pays, c'est la pression sociale, la culture dominante. Mimoladetekha - ton lieu de naissance, c'est ton éducation, tes habitudes. Mibet Avikha - la maison de ton père, c'est ton confort familial, ton héritage. Dieu lui demande de se défaire de trois couches d'identité pour devenir lui-même.
Me'artzekha
ton pays la pression sociale, la culture dominante
Mimoladetekha
ton lieu de naissance ton éducation, tes habitudes
Mibet Avikha
la maison de ton père ton confort familial, ton héritage
C'est pour cela que le texte dit "Lekh LEKHA" - va POUR TOI. Le Zohar insiste : ce n'est pas seulement "va-t'en", c'est "va vers toi-même". Le plus grand voyage n'est pas géographique, il est intérieur. Il faut quitter le bruit du monde pour entendre sa propre âme.
Combien d'entre nous aujourd'hui ont ce courage ? Quitter un job bien payé qui n'a pas de sens, quitter une idéologie à la mode mais fausse, quitter les réseaux sociaux qui nous disent quoi penser ?
2. Ce qu'en dit la Kabbale : la réparation du monde
La Kabbale va beaucoup plus loin.
Le Ari Zal, Rabbi Isaac Louria, explique que l'âme d'Avraham est une âme générale, Nechama Klalit, qui contient toutes les âmes juives futures. Quand Avraham quitte Our, il ne fait pas un acte personnel. Il ouvre un canal spirituel dans la création qui n'existait pas.
Our Kasdim, c'est Or Kasdim - la lumière des Chaldéens, mais une lumière impure, une lumière qui emprisonne. Le Zohar dit qu'Our représente les Klipot, les écorces qui cachent la lumière divine. Sortir d'Our, c'est briser l'écorce.
Et où va-t-il ? El Haaretz Asher Areka - vers la Terre que Je te montrerai. La Kabbale nous dit : Eretz Israël n'est pas une terre comme les autres. Le mot Eretz vient de Ratzon - la Volonté. C'est le seul endroit sur Terre où la Volonté divine se révèle sans filtre. Ailleurs dans le monde, tu peux vivre sans Dieu. En Israël, tu ne peux pas l'éviter. La terre elle-même te vomit si tu n'es pas à la hauteur - comme le dit la Torah.
Le Baal HaTanya explique : Avraham fait l'acte de Messirout Nefesh - le don de soi total. Et en réponse, Dieu lui fait le don de Eretz Israël. C'est mesure pour mesure. Tu donnes tout ce que tu es, je te donne le lieu où tu pourras tout devenir.
Nous ne sommes pas un peuple qui a une terre. Nous sommes une terre qui a un peuple.
C'est le secret du peuple juif : nous ne sommes pas un peuple qui a une terre. Nous sommes une terre qui a un peuple. Sans Avraham qui part, il n'y a pas de révélation du Sinaï, pas de peuple.
Le retour massif après 2000 ans : la prophétie sous nos yeux
Et c'est là que cette Paracha millénaire devient brûlante d'actualité.
Pendant 2000 ans, nous avons lu "Lekh Lekha" en exil. À Babylone, à Cordoue, à Cracovie, à Fès, à Paris. Nous lisions l'histoire d'un homme qui part vers une terre promise en rêvant. Nous étions Avraham à l'envers : nous avions quitté la Terre promise pour errer dans le monde.
Et puis, depuis un siècle, l'impensable s'est produit. Le plus grand Lekh Lekha collectif de l'Histoire.
Des Juifs d'Our Kasdim moderne - de Bagdad, du Yémen, de Pologne, de Russie, de France - ont tout quitté pour retourner vers cette même terre. Sans savoir s'ils survivraient. Les pionniers de 1880 qui asséchaient les marais du Houla avec leurs mains. Les rescapés d'Auschwitz en 1945 qui, pesant 35 kilos, ne demandaient qu'une chose : un bateau pour Haïfa. Les 800 000 Juifs chassés des pays arabes en 1948 qui ont tout laissé derrière eux. Les Juifs d'Éthiopie qui ont traversé le désert à pied.
Plus de 7 millions de Juifs sont rentrés. Aucun peuple dans l'histoire de l'humanité n'a gardé sa langue, son livre, sa prière quotidienne - "L'an prochain à Jérusalem" - pendant 2000 ans d'exil et est revenu sur sa terre pour la faire refleurir. C'est un miracle statistiquement impossible. C'est la preuve vivante que la Paracha n'est pas un mythe, c'est un contrat toujours valide.
Avraham est parti seul. Nous sommes revenus par millions. Le même verbe. Le même courage.
4. Pourquoi tous veulent nous en dissuader ?
Et c'est la question la plus douloureuse de Lekh Lekha, qui est aussi la question de 2026.
Dieu promet la terre à Avraham. Immédiatement, le texte dit : "Et le Cananéen était alors dans le pays" (12,6). Rachi explique : ils étaient en train de conquérir la terre, pour contester la promesse.
Depuis ce jour, rien n'a changé.
Pourquoi chaque empire a voulu nous empêcher de rester sur cette terre ? Les Romains qui rebaptisent la Judée en "Palestina" pour effacer notre nom. L'Église qui pendant des siècles enseigne que les Juifs sont punis à errer sans terre. Le monde musulman qui accepte mal l'idée d'une souveraineté juive au cœur du Dar al-Islam. L'ONU qui en 1975 vote que "le sionisme est une forme de racisme".
Pourquoi ?
Parce que le retour du peuple juif sur sa terre est insupportable pour le monde. Non pas pour des raisons politiques, mais pour des raisons théologiques. Si le peuple juif revient après 2000 ans comme Dieu l'a promis à Avraham dans Lekh Lekha, alors la Torah dit vrai. Alors il y a un Dieu qui tient ses promesses. Alors il y a une morale, une élection, une responsabilité.
Le peuple juif en Israël est le témoin gênant. Notre existence même pose une question au monde : et si la Bible était vraie ? C'est pour cela que le monde ne nous pardonne pas de vivre. Il nous tolérait plus facilement morts, ou faibles, ou errants, comme une relique. Mais vivants, souverains, forts, avec une armée et une terre qui fleurit ? C'est intolérable pour ceux qui ont bâti leur identité sur notre disparition.
5. De l'antisémitisme à l'antisionisme : le même visage
Nous devons dire les choses clairement, pour Lekh Lekha.
L'antisémitisme n'est pas un racisme comme les autres. Les autres racismes haïssent l'autre parce qu'il est différent. L'antisémitisme hait le Juif parce qu'il est lui-même, parce qu'il porte une idée.
Le nazisme a été le summum. Il n'a pas voulu convertir les Juifs, ni les exploiter. Il a voulu les effacer de la surface de la terre. 6 millions, dont 1,5 million d'enfants, assassinés avec une organisation industrielle, uniquement parce qu'ils étaient nés juifs, petits-enfants d'Avraham.
C'était la tentative finale d'annuler Lekh Lekha. De dire : il n'y aura plus de descendance à Avraham.
Le monde a vu les camps, a dit "Plus jamais ça", et a continué.
Aujourd'hui, la haine a simplement changé de costume. Elle ne dit plus "mort aux Juifs", elle dit "mort à l'État juif". Elle ne dit plus "les Juifs contrôlent le monde", elle dit "les sionistes contrôlent les médias".
Elle ne brûle plus des synagogues en disant que c'est parce que les Juifs ont tué Jésus, elle les brûle en disant que c'est pour Gaza.
Elle ne dit plus "mort aux Juifs", elle dit "mort à l'État juif".
C'est la même vieille haine, recyclée. Les chiffres sont là : le pays qui compte 0,2% de la population mondiale, Israël, fait l'objet de plus de condamnations à l'ONU que la Corée du Nord, la Syrie, l'Iran et la Russie réunis.
Les mêmes slogans : "les Juifs n'ont pas le droit à leur terre" - c'est exactement ce que les Cananéens disaient à Avraham.
L'antisionisme qui nie au seul peuple juif le droit à l'autodétermination, qui veut démanteler le seul État juif au monde, qui fait porter à chaque Juif de Boulogne ou de New York la responsabilité de la politique israélienne, n'est pas une critique politique. C'est de l'antisémitisme.
Lekh Lekha nous apprend la réponse.
Abraham n'a pas discuté. Il n'a pas demandé un colloque. Il est parti. Il a construit. Il a marché.
Notre réponse au monde qui nous conteste notre terre n'est pas de nous excuser d'exister. C'est de continuer à marcher, à construire, à étudier, à faire fleurir le désert, à accueillir chaque Juif qui fait son Lekh Lekha personnel.
Comme il y a 4000 ans, Dieu nous dit encore aujourd'hui : "Lekh Lekha". Va. N'écoute pas ceux qui te disent de rester à Our Kasdim. Ta place est ici.
Dédié à l'élévation de l'âme de nos frères et sœurs et au retour de tous les otages, et à la protection de nos soldats qui, comme Avraham, ont le courage de quitter le confort pour défendre la promesse.
AVERTISSEMENT — CECI EST UNE FICTION. Ce récit s'inspire librement d'un épisode vécu, mais l'intrigue, les personnages, l'association, la société prestataire et les services cités sont entièrement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes, des organismes ou des institutions existants serait fortuite.
Illustration JBCH Réflexions.
I. Samedi, midi et demi
Il était midi et demi, un samedi ordinaire. Je remontais l'allée pavée de la Résidence des Tilleuls, trois immeubles en pierre de taille plantés autour d'un jardin, à deux rues du bois, le genre d'endroit où l'on se dit bonjour sans se connaître depuis quarante ans.
J'avais la tête ailleurs, et refléchissait à la leon transmise par le rabbin, et dont on parlait dans la paracha de ce samedi matin.
Je me suis alors arrêté net devant le hall d'entrée de mon immeuble !
Trois femmes, peut-être quatre, étaient assises sur le banc de velours vert que le syndic avait fait retapisser au printemps.
Intégralement voilées. Elles parlaient bas, vite, en arabe. Sur le marbre, à leurs pieds, des piles de petits seaux bruns encore emballés dans leur film plastique.
Manuel, le gardien, avait terminé son service à midi. Sa loge était fermée, rideau tiré.
Rien, dans cette scène, n'était illégal. Rien n'y était à sa place non plus. Elles se sont tues quand je suis passé.
Une seule a levé les yeux vers moi, puis vers le mur de boîtes aux lettres en laiton, puis de nouveau vers moi. Je l'ai remarqué parce que c'était un regard de vérification, pas un regard de politesse.
J'ai pris l'ascenseur. Quatrième étage. J'ai refermé la porte, et c'est en me lavant les mains que la sonnette a retenti.
Je n'ai pas ouvert.
Ce n'était pas de la peur. Pas encore. C'était cet instinct qu'on ne sait pas nommer sur le moment et qui, après coup, se révèle n'avoir jamais menti.
Ma grand-mère disait que les Juifs d'Afrique du Nord naissaient avec une oreille de plus. Celle qui entend les pas dans l'escalier avant qu'ils n'arrivent.
II. « C'est parce que c'est Chabbat » !
De ma fenêtre, on voit le jardin intérieur. Trois hommes s'y tenaient, près du local à vélos : grandes calottes blanches, djellabas immaculées, l'un d'eux un téléphone collé à l'oreille.
Ils ne distribuaient rien. Ils regardaient les façades. L'un d'eux comptait les fenêtres, je l'ai vu à son index qui montait d'étage en étage, comme un enfant qui compte les moutons.
Dans le hall, en me penchant au-dessus de la cage d'escalier, j'ai aperçu une des femmes devant les boîtes aux lettres.
Elle tenait son téléphone à hauteur de poitrine. Le flash a claqué une fois, deux fois, douze fois. Une rangée, puis l'autre. Tous les noms des résidents, gravés sur leurs petites plaques de laiton, depuis des décennies.
Les voisins ont ouvert, eux. Je les ai entendus. Madame Delorme, au troisième, avec sa voix de professeur de piano à la retraite : « Ah, les poubelles à compost, oui, la mairie nous avait prévenus ! »
Le jeune couple du deuxième, qui offre le N° du le digicode à tout le monde parce qu'il trouve impoli de faire attendre. On leur expliquait qu'il s'agissait d'une distribution au nom de la ville : de nouveaux seaux pour les déchets alimentaires, une petite formation au tri, deux minutes à peine.
Une explication plausible, presque banale. De celles qui désamorcent le soupçon avant même qu'il ne se forme.
Mais une fois dans l'escalier, ces femmes ne distribuaient plus seulement des seaux. Elles montaient lentement.
Elles s'arrêtaient devant chaque porte. Elles lisaient à vois haute les noms sur les cartons glissés sous les sonnettes. Et leurs yeux, je les voyais faire, glissaient sur le chambranle, à droite, à hauteur d'épaule. Là où, chez certains d'entre nous, est clouée une mezouza. Sur 9 étages, il y en avait six dans mon escalier
On a frappé chez moi, cette fois. Pas sonné : frappé, du plat de la main. J'ai retenu mon souffle. Il y a eu un silence, puis une voix de femme, jeune, avec une pointe d'agressivité à peine voilée :
— Ah. C'est parce que c'est Chabbat que vous n'ouvrez pas.
Je suis resté immobile, le dos contre le mur de l'entrée. La phrase n'avait rien d'innocent. On ne devine pas que quelqu'un observe le Chabbat sans y avoir pensé avant de sonner.
Sans avoir vu la mezouza. Sans être venu, précisément, un samedi.
Le lundi, j'ai appelé la mairie. On m'a passé un adjoint, puis un autre, puis un chargé de mission à la propreté urbaine qui s'appelait Thibault et qui parlait de « parcours usager » et de « biodéchets à la source ». Il a promis de vérifier. Il a vérifié.
— Tout est en ordre, monsieur. Ces personnes étaient agréées.
— Agréées par qui ?
— Par notre prestataire. La ville a sous-traité la sensibilisation au tri à une société spécialisée, Écovia Médiation.
Ils emploient des personnes en insertion, des habitants des quartiers. C'est très bien noté.
J'ai demandé pourquoi elles photographiaient les boîtes aux lettres. Thibault ne savait pas. Pourquoi elles n'avaient pas attendu le gardien, en semaine, comme tous les autres prestataires. et pourquoi elles portaient des voiles islamiques !
Il a consulté ses notes. Il y a eu un blanc.
— Le prestataire précise qu'ils ont choisi exprès le samedi après-midi. Pour toucher les familles quand elles sont chez elles.
Exprès. Le mot m'est resté dans la gorge comme une arête.
Le soir même, j'ai cherché Écovia Médiation sur Internet. Une société par actions simplifiée, créée dix-huit mois plus tôt, siège social dans une pépinière d'entreprises de Gennevilliers.
Un site propre, des photos de seaux verts et de sourires. Dans la rubrique « Nos partenaires », entre une régie de quartier et une banque alimentaire, un nom que je ne connaissais pas : la Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien.
Une association. Je l'ai notée sur un bout de papier, que j'ai glissé dans mon portefeuille. Je ne savais pas encore pourquoi.
IV. Nadia
Trois semaines ont passé. J'avais presque oublié. C'est elle qui est revenue.
Un mardi, en fin de matinée, à la terrasse du café de la place, une jeune femme s'est arrêtée devant ma table. Vingt-cinq ans peut-être, foulard bleu marine noué serré, un sac en toile sur l'épaule. Elle a hésité, puis elle a dit mon nom. Mon nom de famille, celui de la plaque de laiton.
— Vous êtes celui qui n'a pas ouvert !
Elle s'appelait Nadia. Elle avait été embauchée par Écovia pour six samedis, en contrat aidé, après une licence de géographie qui ne lui avait ouvert aucune porte.
On lui avait donné une tablette, des seaux, un argumentaire sur le compost et une consigne qu'elle avait trouvée étrange dès le premier jour : photographier toutes les boîtes aux lettres, « pour le suivi des foyers équipés ».
— Au début, j'ai cru que c'était pour la mairie. Et puis on m'a ajoutée sur un groupe de messagerie. Pas celui d'Écovia. Un autre. Avec un coordinateur que tout le monde appelait Si Hamid.
Elle a sorti son téléphone, l'a posé à plat entre nos deux tasses, l'écran tourné vers moi. Une capture. Un message vocal transcrit.
Une consigne, en français, d'une sécheresse administrative : pour chaque immeuble, relever les noms, signaler les portes « avec le petit objet », noter les étages, préciser si la famille « ouvre le samedi ».
— Le petit objet, a-t-elle dit. Il ne disait jamais le mot. Mais on savait tous ce que c'était.
Elle avait la voix qui tremblait, pas de peur, de colère.
— Ma mère m'a appris que celui qui fait une liste de voisins pour leur religion prépare quelque chose de sale. Je suis musulmane, monsieur. Je ne suis pas ça.
« Je suis musulmane, monsieur. Je ne suis pas ça. »
V. Le fichier
Ce qu'elle m'a montré ensuite, elle l'avait récupéré par hasard. Le dernier samedi, Si Hamid lui avait confié sa tablette pour recharger la sienne, et un tableur était resté ouvert.
Elle avait eu le réflexe de le photographier, écran par écran, dans les toilettes d'une boulangerie.
Le fichier s'appelait sobrement Îlots Ouest — v4. Chaque ligne était un immeuble. Chaque immeuble, un onglet. Résidence des Tilleuls, bâtiment B : quatorze foyers.
Colonne A, le nom relevé sur la boîte aux lettres. Colonne B, l'étage. Colonne C, une lettre : J. Colonne D, une coche : « objet porte ». Colonne E, une mention : « n'ouvre pas sam. ». En face de mon nom, les trois cases étaient remplies.
Il y avait d'autres lettres, plus loin dans le fichier, dans d'autres onglets : C pour les familles qui affichaient un crucifix, M pour les musulmans jugés « tièdes ».
Mais l'onglet le plus complet, celui qui avait été fait en premier, quartier par quartier, rue par rue, c'était la colonne J. Deux cent quarante-trois foyers, sur un périmètre qui allait du bois jusqu'à la Seine.
un champ à la fin des feuillets : « destinataire » : MFOP. Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien.
Nadia l'a regardé, puis m'a regardé. On n'a rien dit pendant un long moment.
Au comptoir, la radio annonçait la grande journée de mobilisation du samedi suivant, le 17 octobre, contre la vie chère.
VI. La commandante
Je n'avais pas de contact dans les services. J'avais mieux : un ancien élève de mes formations, devenu officier de police, qui m'a répondu en moins d'une heure et m'a demandé de ne rien envoyer par écrit.
Le lendemain, une femme m'attendait sur un banc du parc, près de Roland Garros, en imperméable gris, un gobelet de café à la main. Elle s'est présentée comme la commandante Vasseur. Elle n'a pas dit de quel service.
Elle a lu les photographies du fichier sans un mot, en faisant défiler lentement avec le pouce. Arrivée à la colonne J, elle a eu un petit mouvement des lèvres, comme quelqu'un qui reconnaît un visage.
— La MFOP, on la suit depuis un moment, a-t-elle fini par dire. Une vitrine respectable. Soutien scolaire, aide aux devoirs, fêtes de quartier, soupes populaires.
Et derrière, une idéologie qu'on connaît bien, celle qui vient des Frères musulmans : l'entrisme patient, la conquête par les associations, jamais un mot plus haut que l'autre.
Ce qui nous manquait, c'était le chaînon entre l'idéologie et le terrain.
— Et maintenant ?
Maintenant on a un tableur.
Les idéologues, ça ne s'arrête pas. Un tableur, si.
Je lui ai demandé à quoi pouvait servir une liste pareille. Elle a haussé les épaules, ce geste fatigué des gens qui ont vu trop de dossiers.
À rien, peut-être. À faire pression sur un bailleur, à savoir où distribuer quels tracts, où recruter, où ne pas aller.
Ou à tout autre chose, un jour où la rue s'enflamme et où quelqu'un, quelque part, a besoin d'une adresse.
Une liste, monsieur, ça n'a pas d'intention. C'est celui qui la lit qui en a une.
VII. La nuit du 17 octobre
Ce samedi 17, Paris a brûlé. On a vu les images comme tout le monde : la place de la République sous les gaz, les vitrines éventrées, les kiosques en flammes, les drapeaux dits palestiniens et algériens, au-dessus de la fumée.
À Boulogne, c'était calme. Trop calme. Manuel avait verrouillé la grille du jardin, sans qu'on le lui demande.
Vers vingt heures, mon téléphone a vibré. Un numéro masqué. La commandante Vasseur.
— Ne sortez pas ce soir. On a interpellé deux personnes il y a une heure, à la sortie d'un parking de Sèvres. Dans le coffre, des objets qu'on n'a pas le droit de divulger.
Elle a laissé passer un silence.
— Sur la tablette, le fichier. Version 6. Avec un nouvel onglet, créé jeudi. Il s'appelle « Nuit ». Il ne contient que la colonne J.
Une liste n'a pas d'intention. C'est celui qui la lit qui en a une.
Épilogue
La Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien a fait l'objet d'une procédure de dissolution.
Écovia Médiation a perdu son marché ; la mairie a publié un communiqué sur « la vigilance renforcée dans le choix des prestataires ».
Si Hamid n'a jamais été retrouvé. Les journaux ont consacré à l'affaire un entrefilet, coincé entre un reportage sur les pillages et un sondage sur la vie chère.
Madame Delorme, au troisième, a fait poser une caméra au-dessus de sa porte.
Le jeune couple du deuxième ne délivre plus le digicode à personne et surtout plus aux livreurs d'Amazon ou de Pizzas ... .
Quant à moi, le syndic m'a conseillé, avec beaucoup de délicatesse, de retirer ma mezouza. Pour quelque temps. Par prudence. ... Je ne l'ai pas écouté , mais dans l'escalier il n'y a plus que deux mezouzot !
FIN
Ce récit est une fiction. Les noms Résidence des Tilleuls, Écovia Médiation, Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien, Si Hamid, Nadia et la commandante Vasseur sont imaginaires.
TikTok, QG des émeutes du 17 octobre : chronique d'une coordination numérique
Le 17 octobre n'a pas été une explosion spontanée. Il est né sur TikTok, il s'est propagé sur TikTok, et il s'est exhibé sur TikTok, en clair, en direct, devant des millions de mineurs
Illustration JBCH Réflexions.
Tout est parti de TikTok. Un appel lancé par un jeune surnommé « V2 » contre la hausse du prix des carburants : plus de 500 000 « j'aime ». De là est né le mouvement du 17 octobre.
Et c'est encore sur TikTok que la journée a basculé : vidéos de pillages et d'affrontements tournant en boucle, vues des millions de fois, des participants se filmant en pleine action, à visage découvert, revendiquant leur butin.
Ce qui frappe les enquêteurs, les maires et les commerçants, c'est la synchronisation. Paris, Lyon, Marseille, Lille : les mêmes modes opératoires, les mêmes cibles, les mêmes appels, à quelques heures d'intervalle.
Le Premier ministre a mobilisé 200 enquêteurs pour éplucher les images publiées en ligne. Les preuves, ce sont les casseurs eux-mêmes qui les ont fournies.
Comment ça fonctionne
Le langage du direct. Un jeune lance un « live » depuis un toit ou un carrefour : « On est où ? On fait quoi ce soir ? » En quelques secondes, des centaines de commentaires s'affichent.
Pas besoin d'organigramme : le flux fait le chef. L'algorithme fait le reste, en poussant le direct vers les comptes du même secteur, parce que la proximité est un critère de viralité.
Les codes. Pas de longs discours. Un son, un émoji, un filtre, un morceau de drill en fond, une localisation épinglée, et le message est compris : rassemblement.
Le rapport du Sénat sur les émeutes de 2023 décrivait déjà ces mécanismes : géolocalisation pour se retrouver, messageries pour signaler la position des policiers, achats de pétards et mortiers sans traçabilité.
La mise en scène. Le sénateur Mickaël Vallet, qui a présidé la commission d'enquête sur TikTok, résume la logique d'une phrase : « Si on ne se filme pas, ça ne vaut pas le coup. »
Chaque casse devient un contenu, chaque vitrine brisée un exploit, chaque butin étalé sur un lit (chaussures, téléphones, vêtements de marque) une occasion de gagner des abonnés et des « cadeaux » monnayables. La ville d'à côté voit, imite, surenchérit. La bêtise locale devient une compétition nationale : quelle ville cassera le plus ?
On ne parle plus d'un réseau social. On parle d'une infrastructure logistique de la délinquance.
Les mineurs en première ligne. Voilà le plus grave. Un outil qui permet à des adolescents de treize ans d'être enrôlés comme guetteurs, comme casseurs, comme receleurs, sans jamais rencontrer un adulte.
Et la chaîne ne s'arrête pas au pillage : dès le lendemain, les objets volés réapparaissaient à la revente, au point que Vinted et Leboncoin ont dû s'engager auprès du gouvernement à les retirer et à signaler les vendeurs.
Le 17 octobre et TikTok, en repères
500 000 « j'aime » sur l'appel initial lancé par « V2 »
Des millions de vues pour les vidéos de pillage
200 enquêteurs mobilisés pour analyser les images publiées en ligne
Couvre-feux localisés à Paris, Lyon et Lille
Mai 2024 — TikTok coupé en Nouvelle-Calédonie
Avril 2025 — le Conseil d'État juge cette coupure illégale
La modération a posteriori ne sert à rien
Supprimer une vidéo six heures après qu'elle a fait 300 000 vues et provoqué un pillage ne sert à rien. TikTok n'est pas un simple hébergeur passif. Son algorithme est un amplificateur actif : il pousse ce qui retient l'attention, et rien ne retient mieux l'attention qu'une vitrine qui vole en éclats.
D'autres pays ont compris. Le Gabon a coupé Facebook et TikTok cette année. La France elle-même l'a fait, en Nouvelle-Calédonie, en mai 2024.
Gabriel Attal, qui avait pris cette décision, plaide aujourd'hui pour un blocage « temporaire et ciblé » dans les territoires touchés par les émeutes.
Mais il faut regarder l'obstacle en face, car c'est là que se joue la bataille. En avril 2025, le Conseil d'État a jugé illégale la coupure calédonienne, faute de durée limitée.
La loi de 1955 sur l'état d'urgence ne permet de bloquer un réseau qu'en cas d'apologie ou d'incitation au terrorisme, pas d'appel au pillage. Et les grandes plateformes relèvent du règlement européen sur les services numériques, appliqué par Bruxelles.
Autrement dit : aujourd'hui, l'État n'a pas l'arme. Il doit la forger. Une exception est constatée : celle des dernières émeutes en Nouvelle Calédonie !
La liberté d'expression s'arrête là où commence l'organisation industrielle de la délinquance.
Il faut interdire TikTok. Non pas pour censurer une danse ou une blague, mais pour briser la chaîne logistique qui permet aujourd'hui, en trois clics, de transformer une cité en zone de pillage et de diffuser le mode d'emploi à toute la France en une heure.
Cela exige une loi claire, votée par le Parlement, qui autorise la coupure d'une plateforme, pour une durée définie et sous le contrôle du juge, quand elle devient le talkie-walkie d'émeutes.
Et cela exige que la France porte ce combat à Bruxelles, où se décide le sort des grandes plateformes.
Un pays qui laisse un algorithme chinois organiser le pillage de ses villes a renoncé à se gouverner. Il est encore temps de reprendre la main.