Il existe à Meknès, dans l’ancien cimetière juif de la ville impériale, une tombe que les pèlerins visitent depuis deux siècles avec la ferveur qu’on réserve aux justes dont la mémoire ne s’efface pas.
C’est celle de Rabbi Raphaël Berdugo, né en 1747 dans cette même cité, mort en 1821, et que ses contemporains avaient surnommé de son vivant déjà “Hamal’ach”, l’Ange, tant sa piété et son ascèse semblaient dépasser la mesure ordinaire des hommes.
Aujourd’hui encore, deux siècles après sa disparition, sa hilloula continue de rassembler des fidèles venus du monde entier, et en 2021, pour le bicentenaire de sa mort, le président israélien Isaac Herzog en personne présidait à Jérusalem un colloque commémoratif pendant qu’à Meknès une mappa était solennellement déposée sur sa sépulture, en présence du rabbinat marocain et des autorités locales. Peu de figures rabbiniques du Maroc peuvent se targuer d’une telle postérité.
Raphaël Berdugo naît dans une dynastie où l’étude et la fonction de juge rabbinique se transmettent comme un patrimoine sacré. Son grand-père Moshe Berdugo, son père Mordekhaï, surnommé HaMarbitz, et son frère aîné Yekoutiel appartiennent tous à cette lignée de dayanim originaire de Castille, arrivée au Maroc dans le sillage tragique de l’expulsion de 1492.
Mais la naissance dans le sérail ne dispense d’aucune épreuve. En 1762, alors qu’il n’a que quinze ans, le jeune Raphaël perd son père et doit poursuivre ses études dans un dénuement que les biographes qualifient d’extrême. Il étudie la nuit, à la seule lumière de la lune, faute de moyens pour s’offrir des chandelles, dans le sous-sol de la maison familiale ; la tradition rapporte même qu’il se liait les jambes avec une corde pour qu’un assoupissement ne le prive pas d’une heure de Torah.
Cette enfance de pauvreté studieuse, il ne l’oubliera jamais : devenu autorité incontestée, il se fera l’avocat constant des pauvres de la communauté, dans ses commentaires comme dans ses prises de position publiques.
L’ascension est rapide pour qui a traversé un tel creuset. À vingt-quatre ans, en 1771, il rédige déjà son commentaire talmudique, le Sharvit Zahav, œuvre de maturité précoce qui annonce l’ampleur de sa production future.
Encore dans la trentaine, il accède à la présidence du tribunal rabbinique de Meknès, l’Av Beit Din, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort et qui fera de lui, aux yeux de l’ensemble de la communauté juive marocaine, la référence suprême en matière de Halakha.
Il partage alors le leadership de la ville avec deux autres figures majeures, Rabbi Baroukh Toledano et Rabbi Petahia Mordekhaï Berdugo, non sans empoignades doctrinales parfois vives, signe d’une vitalité intellectuelle qui n’a rien de feutré.
Car Hamal’ach n’est pas un mystique retiré du monde : orateur d’une autorité naturelle rare, il n’hésite jamais à affronter les notables lorsque la justice ou la dignité des humbles l’exige. On se souvient encore de la sévérité avec laquelle il tança publiquement les notables de la communauté de Rabat, coupables à ses yeux de trop peu de considération pour les talmidé hakhamim, les étudiants des yechivot.
Ce trait de caractère, cette capacité à dire non au pouvoir économique et social au nom d’un principe supérieur, mérite d’être rappelé à une époque où le courage rabbinique se fait rare.
Son œuvre législative dépasse la simple gestion du contentieux communautaire. Berdugo réforme des coutumes qu’il juge contraires à la raison ou à la logique du droit hébraïque, imposant par exemple aux shohatim, les sacrificateurs rituels, d’abandonner certaines pratiques locales pour se conformer strictement à la coutume de Castille, retour aux sources qui dit assez son souci d’exactitude et de fidélité à la tradition sépharade dont il se sent l’héritier.
Il est aussi traducteur, rendant accessibles en arabe dialectal des commentaires destinés à ceux qui ne maîtrisaient pas l’hébreu, souci pédagogique qui traduit une conception profondément populaire, presque démocratique, de la transmission du savoir religieux. Son œuvre écrite, considérable, comprend le Michpatim Yécharim, un commentaire du Choulhan Aroukh, des responsa qui font encore autorité, ainsi que des piyoutim liturgiques toujours chantés dans les synagogues de tradition marocaine.
Fait rare pour un rabbin de cette époque et de cette région, la quasi-totalité de ses écrits furent imprimés de son vivant ou peu après sa mort, à une exception près : un ouvrage qu’il refusa lui-même de publier, craignant, dit-on, d’être mal compris par ses pairs, scrupule d’humilité qui en dit long sur la rigueur morale du personnage.
Mais c’est peut-être dans les temps de calamité que la stature de Raphaël Berdugo atteint sa pleine dimension.
Le Maroc de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième connaît des sécheresses répétées et des épidémies de peste qui ravagent les communautés juives de l’intérieur comme des ports.
Dans ces moments où la foi vacille et où la survie même de la communauté semble en jeu, Berdugo se révèle un pilier de réconfort et de soutien, présence morale autant que juridique, ce qui explique sans doute mieux que toute légende hagiographique la vénération quasi mystique dont il fait l’objet dans la mémoire populaire judéo-marocaine.
C’est là, dans cette conjonction entre l’immense érudition et la proximité charnelle avec la souffrance de son peuple, que réside sans doute le secret de son surnom : un ange, non pas détaché des hommes, mais descendu parmi eux pour les porter.
Deux siècles après sa mort, l’héritage de Hamal’ach continue d’irriguer le judaïsme marocain et sa diaspora, de Meknès à Jérusalem en passant par Paris, Montréal ou Ashdod, partout où des descendants de cette communauté séculaire perpétuent la mémoire d’un homme qui sut être à la fois juge intraitable, législateur audacieux et consolateur des affligés.
Dans un monde juif contemporain souvent tiraillé entre rigorisme et dilution, la figure de Raphaël Berdugo rappelle une leçon simple et exigeante : l’autorité rabbinique authentique ne se mesure pas à la sévérité de ses décrets, mais à la justesse de son discernement et à la constance de sa proximité avec les plus faibles.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire