LA TOUR BLANCHE
Tout jeune pour aller à Gammarth dans la maison que mon papa louait devant le restaurant Orsini, qui se trouvait sur la plage et qui était à l'éapoque le dernier bâtiment avant la grande Dune qui marquait un cul de sac, on passait devant la Tour Blanche !
Entre La Marsa et Gammarth, sur la côte nord de Tunis, s'étirait une bande de terre encore sauvage où la Méditerranée vient lécher des collines basses couvertes de pinèdes. C'est là, dans les premières années 1950, qu'un entrepreneur européen, dit-on originaire de Corse ou d'Italie et nommé Moretti, imagine un lieu qui marquera pour toujours la mémoire de la Tunisie : la Tour Blanche.
Construite en contrebas de la colline, face à la mer, cette bâtisse blanche devient rapidement bien plus qu'un simple établissement : c'est un hôtel, un restaurant, et surtout un dancing en plein air où la nuit tombe sur des tables nappées et une piste éclairée par des guirlandes.
Dans ces années où le protectorat français s'effrite et où l'indépendance approche — elle sera proclamée en mars 1956, la Tour Blanche offre un refuge à la société multiculturelle de Tunis.
Pieds-noirs, Italiens, Maltais, Tunisois et officiers français se retrouvent là pour dîner, danser et oublier, le temps d'une soirée, les tensions politiques qui agitent le pays.
L'ambiance est celle d'une Tunisie cosmopolite qui vit ses derniers feux : robes longues, costumes cravate, orchestres à la mode et champagne sur la terrasse dominant la baie.
La scène de la Tour Blanche et des établissements voisins de Gammarth accueille bientôt les artistes de passage.
Dans les années 1950, Charles Aznavour, alors jeune chanteur en quête de reconnaissance, effectue une tournée de trois mois en Afrique du Nord qui le mène en Tunisie et c’est dans ce décor balnéaire qu'il poursuit, loin de Paris, sa conquête des scènes internationales, avant de connaître le triomphe.
Mais c'est en 1957, un an après l'indépendance, que le lieu entre dans la légende.
À l'occasion de la Semaine du film italien à Tunis organisée par Unitalia-Film, un concours de beauté y est organisé à Gammarth.
Une jeune fille de dix-neuf ans, Claude Cardinale, y participe presque par hasard, poussée sur scène alors qu'elle aide aux préparatifs.
Elle est élue « la plus belle Italienne de Tunisie » . Le prix est un voyage à la Mostra de Venise, qui la propulsera vers une carrière cinématographique mondiale sous le nom de Claudia Cardinale.
Ce soir-là, sous les étoiles de Gammarth, la Tour Blanche devient le berceau d'une étoile.
Je me souviens que mon oncle Claude, étudiant en pharmacie à Paris, rentrait pour passer ses vacances à La Goulette et organisait avec succès un concours de beauté pour élire « miss Air France »
À la fin de cette décennie, alors que la Tunisie indépendante tourne une page, la Tour Blanche change elle aussi de mains.
Rachetée par de grandes familles tunisiennes, devenue Hôtel 4 étoiles, elle amorce une nouvelle vie, portant dans ses murs le souvenir de ces années 1950 où, entre La Marsa et Gammarth, le monde dansait encore au bord de la Méditerranée.
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