La République de l'anonymat et de la fuite
Le nom du ministre
Il y a eu un temps où la France se comprenait d'un seul regard. Un président, un premier ministre, cinq ou six figures qui incarnaient une ligne. On pouvait être d'accord ou non, mais on savait qui décidait et pourquoi. J'ai passé quarante ans à écrire sur ces hommes-là.
Je les ai combattus, parfois admirés, souvent moqués. Mais je les connaissais. Tout le monde les connaissait.
Ce mardi-là, ma petite-fille Lielle est passée me voir Elle faisait une enquête pour son-cours d'instruction civique sa première vraie immersion dans le monde de la politique . La question était simple : « Pouvez-vous me citer le nom du ministre du Budget ? »
Elle m'a montré les réponses des élèves sur son téléphone, assise sur le bord de mon fauteuil. Puis le ministre de l'Éducation. Puis le ministre du Travail. Silence. Un haussement d'épaules. Un rire gêné. « Attendez, je l'ai sur le bout de la langue… »
Personne. Pas un seul nom en trois heures de tournage.
— C'est grave, Papy ? m'a-t-elle demandé.
— Ce n'est pas de la faute des Français s'ils ne les connaissent plus, lui ai-je répondu. C'est que ce gouvernement a organisé sa propre insignifiance.
Elle a noté la phrase. Elle note toujours mes phrases, Lielle comme on ramasse des coquillages : sans trop savoir ce qu'on en fera.
Je lui ai expliqué. Des ministres interchangeables, nommés pour cocher une case, une femme de la société civile par ici, un élu local centriste par là, un technocrate jamais élu par ailleurs qui n'ont ni assise populaire, ni mandat, ni même la liberté de démissionner avec fracas.
Ils gèrent. Ils communiquent. Ils ne gouvernent pas. Le pouvoir réel est ailleurs : à l'Élysée, dans un premier cercle de conseillers non élus, et à Bercy, qui signe des chèques que plus personne ne contrôle.
— Alors va à Bercy, lui ai-je dit. Demande à la ministre elle-même ce qu'elle décide.
Elle a ri. Elle ne savait pas encore qu'elle allait le faire.
Le robinet
Pour son journal de lycéenne, Lielle a rencontré à Bercy Laure Vasseur qui avait dirigé une chaîne de magasins bio avant d'être nommée ministre du Budget, un vendredi après-midi.
Elle avait une voix douce, un sourire de communicante et une conseillère presse qui coupait l'entretien dès que les questions devenaient précises.
— Madame la ministre, la dépense publique atteint 57 % du PIB. Qu'est-ce que vous décidez, vous, personnellement ?
La ministre a regardé sa conseillère. La conseillère a regardé sa montre. Puis Laure Vasseur a dit, avec une sincérité désarmante :
— Vous savez, les arbitrages se font… plus haut.
Plus haut, c'était Thibault de Rancourt. Trente-huit ans, inspecteur des finances, jamais candidat à rien, jamais élu nulle part, et qui pourtant tenait dans son ordinateur portable la vraie loi de finances de la République.
Lielle l'a croisé ce jour-là dans un couloir, l'air pressé, un téléphone à chaque oreille. Il ne s'est pas arrêté. Personne, dans ce pays, ne connaît son visage. C'est précisément pour cela qu'il est puissant.
Le soir, elle m'a tout raconté. Je n'ai pas été surpris. Car la deuxième maladie est là : la dépense publique inconsidérée. Cinquante-sept pour cent du PIB.
Le record du monde, ou presque. Et pour quel résultat ? L'hôpital s'effondre, l'école dégringole dans tous les classements PISA, l'armée n'a plus de munitions, les tribunaux mettent trois ans à juger un cambriolage.
Ce soir-là, j'ai rouvert un vieux carnet et j'y ai écrit, de ma main :
On a dépensé des milliards pour le « quoi qu'il en coûte », des milliards pour les boucliers tarifaires, des milliards pour des guichets, des chèques, des aides, des « France 2030 » dont personne n'a vu la couleur.
On a acheté la paix sociale à crédit, sans jamais réformer la machine.
Chaque crise est devenue un prétexte à ouvrir le robinet, et chaque robinet ouvert est devenu une rente impossible à fermer.
Le contribuable français est devenu le plus taxé d'Europe pour financer un État qui ne sait plus faire son métier régalien.
Et ce contribuable-là, je le connaissais. Il s'appelait Joseph et Sandrine Benhamou. Il tenait une boulangerie sur la Place Clichy, Il se levait à trois heures du matin. Il payait tout. Il ne demandait rien.
Trois semaines plus tard, sa vitrine était en morceaux sur le trottoir.
Baden-Baden
Tout a commencé par un contrôle routier qui a mal tourné, comme toujours. Un jeune homme, une course-poursuite, un mort.
Puis une nuit, deux nuits, trois nuits. Clichy, Marseille, Roubaix. Les voitures, les mairies, les médiathèques.
Et la boulangerie des Benhamou, pillée à quatre heures du matin par des gamins qui achetaient leurs croissants chez eux .
Joseph m'a appelé. Il ne pleurait pas. Il était au-delà.
— Monsieur JBCH vous qui connaissez les gens d'en haut… Il est où, le Président ?
Le Président était à Vilnius. Un sommet de l'OTAN, longtemps prévu, « impossible à annuler » selon l'Élysée.
Puis à Bruxelles, pour un Conseil européen. Puis à Dubaï Le quatrième jour, on l'a vu à la télévision, sous un ciel bleu, serrer des mains au bord du Pacifique. Partout sauf au centre de Paris, à Marseille, à Roubaix.
Thibault de Rancourt avait préparé la note. Léa l'a lue plus tard, quand elle a fini par la retrouver : « Ne pas surexposer le Président dans la séquence. Laisser le Premier ministre et l'Intérieur en première ligne. Prioriser l'agenda international, qui valorise la stature. »
Prioriser l'agenda international. J'ai repensé à mai 1968. De Gaulle, désorienté, disparaît à Baden-Baden. Il va s'assurer de la fidélité de l'armée, parce qu'il ne comprend plus la rue.
Lui au moins était revenu, le lendemain, avec un discours et un million de Français "déportés" en cars spéciaux par le SAC sur les Champs-Élysées.
Delorme, lui, ne reviendrait qu'avec des photos et un projet de contrat pour importer du gas-oil.
Non pas par lâcheté physique, mais par impuissance politique. Quand la France brûle, le Président s'internationalise.
C'est plus confortable de parler du monde que de parler aux banlieues. C'est plus gratifiant d'être applaudi à l'étranger que d'être hué à domicile.
Dans l'avion du retour, raconta plus tard un journaliste accrédité, Hugues Delorme demanda à son conseiller :
— Ça s'est calmé ?
— Ça se calme toujours, monsieur le Président, répondit Rancourt. La seule question, c'est qui récupère la colère.
La bourde s'est produite : A Trappes un sympathisant né-nazi a mitraille vendredi matin la foule qui grouillait autour de la mosquée, faisant un mort et plusieurs bléssés graves dont une fillette.
Un discours à la va-vite, mal préparé avec des erreurs historiques, voulues ou non qui ont stupéfait le monde ...
"C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne"
Il en oublie tous les attentats qui on touché les chrétiens et les juifs ... du pere Hamel, a Samuel Paty, du massacre de Merah dsur des enfants juifs, ans l'école de Toulouse , etc.. un mesonge voulu ou pas ... une faute !
Les deux impostures
C'est dans ce vide que prospèrent les deux impostures qui prétendent nous sauver.
A la TV , Ce vendredi soir, , elles étaient assises face à face,
À gauche, Jean-Baptiste Marcelin, de L'Insurrection populaire. Pull-over, barbe de trois jours, voix de tribun.
Il n'avait plus rien de Jaurès, plus rien de Mendès France plus rien de l'ouvriérisme. Derrière lui, toute une petite bourgeoisie universitaire radicalisée sur les réseaux, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des identités, et Marx par des slogans américains mal traduits.
— La police est structurellement raciste ! a-t-il lancé dès la première minute. Ceux qui brûlent, ce sont des victimes. Les vrais coupables, ce sont les pompiers du système !
Joseph Benhamou, que la chaîne avait invité en duplex depuis sa boutique aux vitres couvertes de contreplaqué, a ouvert la bouche. On lui a coupé le son au bout de vingt secondes. La publicité.
Marcelin promettait de tout nationaliser, d'augmenter toutes les dépenses en baissant tous les impôts, de désobéir à l'Europe tout en gardant les subventions européennes.
Ses députés hurlent à l'Assemblée, occupent les commissions en pull-over, font du bruit mais n'ont jamais géré une commune de 500 habitants sans la mettre en déficit.
Leur projet n'est pas de gouverner, c'est de venger. Ils veulent le chaos parce que le chaos les rend visibles.
À droite, Hélène Varenne, fille de jean-Michel Varennes du Rassemblement de la Nation. Tailleur bleu, brushing impeccable, sourire de pharmacienne. qui se présentait pour la quatrième fois pour l'élection Présidentielle ... Elle avait compris la leçon. On ne gagne pas en criant.
Alors on met une cravate à ses candidats, on lisse les cheveux, on parle de « pouvoir d'achat » au lieu de parler de « grand remplacement » en public, même si on le pense toujours en privé.
— Les Français veulent de l'ordre, a-t-elle dit d'une voix posée. Et nous, nous sommes prêts.
« Madame Varenne, comment financez-vous la retraite à soixante ans ? » Varenne a souri, longuement. Puis elle a parlé des élites, de Bruxelles, des immigrés, de la fraude.
Pas un chiffre. Grattez le vernis : rien de sérieux sur la dette, rien de crédible sur l'école, rien d'opérationnel sur le régalien.
Un programme économique copié sur l'extrême gauche, avec un drapeau tricolore en plus. Un programme international de soumission à tous les autocrates du moment.
Nous sommes contre toute guerre et retireront immédiatement toute aide à l'Ukraine , nous renouerons des relations fraternelles avec la Russie !
Elle veut être respectable pour être élue, mais elle ne veut pas être responsable pour gouverner. Une entreprise de dédiabolisation marketing, où l'on change le logo, pas le logiciel.
À la fin de l'émission, les deux adversaires se sont serré la main en coulisse. On les vus rire ensemble près de la machine à café. Ils se haïssent à l'antenne. Ils ont besoin l'un de l'autre partout ailleurs.
La France centrale
La boulangerie des Benhamou a rouvert un dimanche matin, six semaines après la nuit du feu.
Sans aide de l'État : le dossier d'indemnisation s'était perdu entre trois guichets, deux plateformes et un « référent » que personne n'avait jamais vu.
Ce sont les clients qui ont payé la nouvelle vitrine. Une cagnotte. Quatre cents donateurs. Des musulmans, des juifs, des catholiques, des gens qui ne croient en rien. La France, quoi.
J'y suis allé avec Lielle. Joseph nous a offert le café dans l'arrière-boutique, au milieu des sacs de farine. Sandrine pétrissait sans lever la tête.
— Vous savez ce qui me fait le plus mal, monsieur JBCH ? m'a-t-il dit. Ce n'est pas la vitrine. C'est que personne n'est venu.
Pas le Président, pas la ministre, pas même un sous-préfet. Les seuls politiques que j'ai vus, c'était à la télé, et ils se servaient de moi.
Entre ces deux néants, la France centrale, celle qui travaille, qui paie, qui élève ses enfants, ne se reconnaît plus. Elle ne comprend plus un pays où l'on ne connaît plus ses ministres, où l'on dépense sans compter, où le Président s'envole quand il faudrait rester.
Le soir, Lielle m'a demandé d'écrire un texte pour son blog de lycéenne. Un dernier éditorial, disait-elle, « comme avant ». J'ai pris mon vieux stylo, et j'ai trouvé le titre tout de suite : La République de l'anonymat et de la fuite.
Elle l'a publié le lendemain. Il a été lu par trois cent douze personnes, partagé quarante fois, puis englouti par le flot.
Le même jour, une vidéo de Marcelin hurlant dans l'hémicycle faisait deux millions de vues, et une photo d'Hélène Varenne entourée de la famille Varennes neveux, nièces et soeur, caressant un chat en faisait trois.
Léa était déçue. Moi pas. À mon âge, on n'écrit plus pour être lu. On écrit pour avoir dit.
Dans le dernier paragraphe, j'avais mis tout ce que cinquante ans de métier m'avaient appris.
Je le recopie ici, parce que c'est la seule chose que je sache encore faire :
« La France n'a pas besoin d'extrêmes. Elle a besoin d'un État qui redevient lisible, d'un gouvernement qui redevient incarné, et d'un président qui, quand ça brûle, ne part pas à Baden-Baden, mais va à la rencontre des Français. »
© JBCH Octobre 2026




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