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mardi 27 octobre 2026

La Boite Bleue JBCH N° 2610 - 289

 JBCH Réflexions

En famille, entre amis seulement





Romans · Fiction du soir

JBCH N° 289.                             27 octobre 2026

La  Boîte  BleUE


Un avenir radieux pour notre jeunesse

 

La boîte bleue

Le jour où Josh trouva la boîte bleue en métal, le soleil  entrait par la fenêtre de la cuisine et dessinait sur le carrelage des carrés de lumière. 

Sa grand-mère, Mamie Esther, préparait des cigares aux amandes. Elle les roulait avec une patience ancienne, comme si chaque feuille de pâte contenait une histoire.

"Tu vois cette boîte ? » demanda-t-elle? ".

Elle était en métal, un peu rouillée, petite, cabossée, et portait encore l’étiquette d’un thé acheté autrefois à Casablanca.

Josh l’ouvrit. Il y trouva des photographies jaunies, celles de mariages, de maisons, de plages, de fêtes de famille, de plages en maillots de bain, une clé , emblème qui rappelait nos maisons que l’on avait déjà quittées, en Espagne en 1492, autre exil, après bien d’autre, sans oublier Jérusalem à jamais présente dans tous nos évènements; des lettres écrites dont certaines dans une langue et une écriture qu’il ne connaissait pas et un petit carnet relié de fil rouge.

La clé de 1492

En 1492, le décret de l'Alhambra chasse les Juifs d'Espagne. Beaucoup gagnent le Maroc, l'Afrique du Nord ou l'Empire ottoman, en emportant la clé de leur maison, transmise ensuite de génération en génération comme le symbole d'un foyer perdu.

« C’était à mon grand-père », dit Mamie Esther. « Il y avait là-dedans des phrases de Maïmonide, des mots de judéo-arabe, en araméen même, des recettes de cuisine, des formules pharmacologique, des noms de rues, des chansons et même une recette pour fabriquer de l’absinthe, que qui était interdit et de la Mahia à base de figues. 

Il avait peur que tout disparaisse, et avait construit un minuscule coffre fort mémoriel.

Dans le carnet rouge

Maïmonide (1138-1204), né à Cordoue, mort au Caire : philosophe, médecin et rabbin, figure majeure de la pensée juive.

Le judéo-arabe : l'arabe parlé par les communautés juives d'Afrique du Nord, souvent écrit en caractères hébraïques.

La mahia : « eau de vie » des Juifs du Maroc, une eau-de-vie de figues ou de dattes, parfumée à l'anis.

Josh regarda sa grand-mère. Il avait dix ans, il ne connaissait le monde que par son smartphone, et pensait que tout ce qui comptait pouvait se retrouver en quelques secondes sur un écran et même plus en utilisant l’intelligence artificielle.

Pourtant, ce carnet lui paraissait plus mystérieux et plus précieux que toutes les vidéos et les applications qu’il avait regardées.

« Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? » demanda-t-il.

Mamie Esther se tut un instant. Puis elle répondit : « Parce que nous avons longtemps cru qu’il fallait se taire pour avancer.


Mais avancer ne veut pas dire oublier. » Tu as dix ans, tu approches de ta Bar Mitzva, tu dois connaitre ton passé pour qu’il te permette de t’armer et de construire  ton avenir.

La Bar Mitzva

À treize ans, le jeune garçon juif devient « fils du commandement » : il lit pour la première fois la Torah devant la communauté et devient responsable de ses actes.

 

Les mots qui restent

Le soir même, Josh revint chez sa grand-mère avec son amie Eden. Elle avait grandi dans le même immeuble que lui, et rêvait de devenir journaliste. Ensemble, ils déchiffrèrent les pages du carnet.

Ils y trouvèrent des mots qui avaient traversé le Temps, l’espace, la Méditerranée, des expressions tendres, des recettes de cuisine de fêtes, des souvenirs d’écoles, de marchés et de voisins.

Il y avait aussi des phrases plus graves : les départs précipités, des meurtres des agressions violentes, des valises trop petites, les maisons laissées avec une grande tristesse derrière soi. Une mémoire qui disparait pour rester enfermée dans une toute petite boîte en métal.

C’est étrange », dit Eden. « Dans ma famille aussi, il y a des choses dont on ne parle jamais, des sortes de secrets !


Des départs, des silences, des pays qu’on évoque sans les raconter. » et des expressions qui sortent des bouches, provenant on ne sait pas d’où.

Des odeurs qu’on ne reconnait pas, mais des traces de parfums (fleur d’oranger, jasmin, et aussi du cumin, du poivre) sortis d’une mémoire qu’on appellerait aujourd’hui génétique.

Josh comprit alors que les mémoires ne devaient pas devenir des murs.
Elles pouvaient être des portes, ou des ponts.

Chacun portait une histoire, parfois douloureuse, mais aucune histoire ne devait condamner l’avenir.

Le lendemain, ils proposèrent à leur instituteur de créer un atelier de récits familiaux en commençant par de la généalogie.

Au début, la classe rit. Puis une élève raconta l’arrivée de ses grands-parents portugais ; un autre évoque que son père avait fui Budapest en 56 à l’arrivée des chars russes, un autre parla de son grand-père venu du Sénégal pour servir de tirailleur dans l’armée française ; une jeune fille évoqua l’Arménie et évoqua le génocide, ce mot que l’on déshonore aujourd’hui, Josh évoqua lui aussi du Maroc et de sa boîte mystérieuse.

Les valises de la classe

Budapest, 1956 : les chars soviétiques écrasent l'insurrection hongroise ; près de 200 000 Hongrois fuient vers l'Ouest.

Les tirailleurs sénégalais : soldats recrutés en Afrique de l'Ouest par l'armée française, de 1857 à 1960, de Verdun à la Libération.

L'Arménie, 1915 : le génocide des Arméniens par l'Empire ottoman fait environ 1,2 million de victimes.


Peu à peu, les différences cessèrent d’être des étiquettes. Elles devinrent des voix.

 

L’école des récits

Le projet prit une ampleur inattendue. La directrice autorisa les élèves à inviter leurs grands-parents.


Certains arrivèrent avec des albums de photos ; d’autres apportèrent des objets minuscules mais précieux : un chapelet, une vieille carte d’identité, un livre de prières, une médaille, une mezouza, une recette écrite à la main.

La mezouza

Petit étui fixé au chambranle de la porte des maisons juives, contenant un parchemin où sont écrits des versets de la Torah, dont le « Chema Israël ».

Mamy Esther vint un jeudi après-midi.
Elle portait son plus beau foulard et tenait la boîte bleue contre elle.

Devant les élèves, elle parla de son enfance, de la chaleur des rues,
des voix mêlées, de l’ambiance des marchés, des portefaix, des fêtes de famille et du départ vers la France.

« La France nous a donné une maison », dit-elle.
« Mais une maison reste belle quand on y garde des souvenirs,
et quand on laisse aussi une place aux souvenirs des autres. »

Dans la salle, personne ne parlait. Même les élèves les plus agités écoutaient.


Ils comprenaient que l’histoire ne se résumait pas à des dates dans un manuel.


Elle vivait dans les visages, dans les accents, dans les silences et dans les mains ridées qui tenaient encore une photographie.


À la fin de l’année, les élèves publièrent un petit livre intitulé "Les valises de nos familles".


Ils le déposèrent à la bibliothèque municipale. Des habitants vinrent le lire. Certains ajoutèrent leurs propres témoignages. Et le petit livre doubla de volume.

Les valises de nos familles

La ville, qui semblait parfois divisée par les peurs et les colères, retrouva un langage commun : celui des récits si précieux partagés.

 

Ne pas transmettre la peur

Un soir, Josh demanda à Mamie Esther pourquoi elle n’avait jamais raconté les insultes qu’elle avait entendues, ni les inquiétudes de certaines années. Elle posa sa main sur celle de son petit-fils.

Parce que la peur est nécessaire pour comprendre le danger, mais elle ne doit jamais diriger une vie »,
répondit-elle. « Il faut connaître ce qui a été, regarder ce qui est, et refuser que la haine décide à notre place. »


Elle lui expliqua que transmettre l’histoire juive ne signifiait pas seulement rappeler les persécutions.


C’était aussi transmettre le goût de l’étude, des études, la joie des fêtes, l’humour, les chansons, la solidarité et le respect des autres,


« Tu aimeras ton prochain, comme toi même » de la Torah s’inscrivait sur le fronton imaginaire de sa famille.


« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

Lévitique 19, 18. Rabbi Akiva en faisait « le grand principe de la Torah ».


« Notre force », ajouta-t-elle, « c’est d’avoir gardé des livres quand d’autres voulaient nous réduire au silence.
Alors lis, lis, apprends, discute, et ne laisse personne t’interdire de penser. »


Josh garda cette phrase. Il la recopia dans son iPhone, puis sur la première page du carnet rouge. Eden en fit de même dans le sien.

Ils comprirent que la vigilance contre l’antisémitisme, le racisme et toutes les formes de rejet ne devait pas engendrer un nouveau rejet. Elle devait renforcer le courage de défendre la dignité humaine, partout et pour tous.

 

La lumière devant nous

Quelques années plus tard, Josh et Eden organisèrent une grande rencontre dans leur ancienne école.


Ils n’étaient plus des adolescents. Lui était devenu Professeur de philosophie et de géo-politique dans une Grande Ecole;


Elle était journaliste dans un journal de mode.

Ils avaient conservé le carnet rouge, la boîte bleue et le livre des récits familiaux.

Sur le fronton de l’école une plaque commémorative rappelant le rapt et l’assasinat dans cette école
de 200 enfants pris par la police française parce que juifs,
Les plaques des écoles

Depuis 1997, des centaines d'écoles en France portent une plaque à la mémoire de leurs élèves déportés « parce que nés juifs ». Plus de 11 000 enfants juifs ont été déportés de France entre 1942 et 1944.

Des jeunes vinrent de toute la ville.


On parla de la France, de ses fragilités, de ses promesses et de son avenir.
On parla du Maroc, de la Tunisie, de l’Algérie, On parla aussi d’Israël, des liens familiaux, de la Méditerranée et des histoires qui se croisent sans toujours se comprendre.

À la fin de la journée, Josh regarda les visages autour de lui.
Il y avait des enfants de toutes origines, de toutes les couleurs, des croyants et des non-croyants, des jeunes qui connaissaient déjà le poids du monde mais qui ne voulaient pas lui céder leur avenir.




Il pensa à Mamie Esther et à sa boîte bleue en Métal
Il comprit que la transmission n’était pas un fardeau posé sur les épaules des jeunes.
C’était une lumière qu’on leur confiait.

Connaître son histoire, aimer la France, le Maroc et Israël, connaître les autres civilisations, respecter les mémoires des autres,
défendre l’école, la liberté et la pensée critique : voilà ce qui pouvait rendre l’avenir radieux.

Car une jeunesse qui connaît ses racines n’est pas condamnée à vivre dans le passé.
Elle peut, au contraire, choisir de construire un monde plus juste, plus libre et plus fraternel.

 © JBCH Réflexions / Romans  Octobre 2026

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