Une dette envers l'école laïque
Je suis un républicain. Laïque.
Toutes mes études, de l'école primaire de la Rue Blanche à la faculté, dans mes prépas, ont été faites dans l'école laïque de la République.
J'ai eu pour maîtres des hussards noirs, ces instituteurs qui portaient la laïcité et le savoir comme une mission presque sacrée.
J'ai eu ensuite des professeurs au Lycée Condorcet profondément attachés à ces valeurs, jusqu'au baccalauréat, et même à l'université.
Tout ce que je suis, je le dois à cette école qui ne demandait à personne d'où il venait, mais seulement ce qu'il voulait apprendre.
Souvenir
Je revois encore la blouse grise, l'encrier de porcelaine, l'odeur de la craie et du poêle à charbon. Le maître écrivait au tableau, d'une écriture penchée et parfaite, la morale du jour. Il ne nous demandait pas notre religion, ni celle de nos parents. Il nous demandait de savoir conjuguer le verbe « devoir » à tous les temps.
J'ai compris plus tard que c'était cela, la République : un homme debout devant trente enfants qui ne se ressemblaient pas, et qui les traitait tous comme s'ils allaient devenir ministres.
Un homme que nous respections et que nous vouvoyons !
C'est pourquoi ce que j'écris aujourd'hui me coûte. Je le fais avec tristesse, et même avec désespoir.
Une promesse qui n'est plus tenue
La politique française a changé. La démographie française a changé. Et l'école, celle pour laquelle nous payons, celle qui est censée défendre les valeurs de la République, faillit à sa mission.
Les absences répétées de professeurs ne sont plus l'exception.
Dans trop de classes, des élèves ne parlent pas la langue française, et l'on s'étonne ensuite que le niveau soit inégal, que certains décrochent et que d'autres restent sur le bord du chemin.
Comment un maître, même excellent, pourrait-il enseigner à tous quand les points de départ sont si éloignés ?
L'école de la République promettait l'égalité. Elle offre aujourd'hui une loterie. Certains instituteurs sont compétents, dévoués, psychologues, capables de tirer le meilleur de chaque enfant.
D'autres sont des remplaçants qui s'en fichent complètement, parce que personne ne leur a donné les moyens ni l'envie de faire autrement. Tout dépend de la classe où l'on tombe, et un enfant ne devrait jamais dépendre du hasard pour recevoir son instruction.
« L'école de la République promettait l'égalité. Elle offre aujourd'hui une loterie.
Une petite fille qui se retient
J'ai une petite-fille qui est encore dans l'école publique. Elle ne va pas aux toilettes de toute la journée, parce qu'elles sont sales.
Elles sont toujours sales. Elle se retient jusqu'à son retour à la maison. Une enfant de la République, qui se retient pendant des heures parce que l'école ne sait plus garantir le minimum d'hygiène et de dignité.
Un mardi, 16 h 30
Elle sort du portail, le cartable trop lourd, et elle ne me dit pas bonjour. Elle me prend la main et elle presse le pas. Je connais ce pas-là. Je ne pose pas de question. Nous traversons au feu rouge sans attendre, et je la vois serrer les dents dans l'ascenseur.
Plus tard, autour d'un goûter, je lui demande comment s'est passée sa journée. Elle hausse les épaules : « La maîtresse était absente.
On a eu une dame qu'on ne connaissait pas. Elle nous a fait colorier. » Puis, après un silence : « Papi, pourquoi les toilettes de l'école, personne ne les nettoie ? »
Je n'ai pas su répondre. Moi qui ai écrit toute ma vie, je n'ai pas trouvé une phrase.
Que l'on ne me dise pas que c'est un détail. Quand un pays n'est plus capable d'entretenir les toilettes de ses écoles, c'est qu'il a cessé de considérer ses enfants comme sa priorité.
Quatre petits-enfants à l'école catholique
Quatre de mes petits-enfants ont déjà rejoint une école catholique. Je ne reproche rien à mes enfants. Je comprends très bien leur choix. Ils ont fait ce que tout parent doit faire : choisir le meilleur pour leurs enfants, afin qu'ils progressent, qu'ils avancent dans la vie et qu'ils aient leur chance.
Mais je ne peux m'empêcher de mesurer ce que ce choix signifie pour un républicain laïque comme moi.
Quand des familles attachées à l'école publique la quittent par nécessité et non par conviction, ce n'est pas la famille qu'il faut accuser. C'est la République qui n'a pas su tenir sa parole.
Et la République, en l'occurrence, a un visage, une adresse et une durée. Le visage, c'est celui d'un président élu en 2017 qui promettait de faire de l'école « la mère des batailles ». L'adresse du Ministère, c'est le 110, rue de Grenelle. La durée, c'est près de dix ans.
Dix ans de Macron, et le défilé de la rue de Grenelle
Il y eut d'abord Jean-Michel Blanquer. Cinq ans, de 2017 à 2022 : une éternité, à l'échelle de ce ministère. On peut lui reprocher beaucoup. Sa réforme du baccalauréat a désorienté les lycées, et son protocole sanitaire annoncé depuis Ibiza restera comme un chef-d'œuvre de désinvolture. Mais il avait une ligne. Il avait dédoublé les classes de CP et de CE1 dans les quartiers difficiles, il croyait aux fondamentaux, à la laïcité, à l'autorité du maître. On savait qui décidait, et pourquoi. On pouvait le combattre ; on ne pouvait pas l'ignorer.
Puis vint le défilé. Sept ministres en à peine trois ans et demi. Une galerie de portraits qu'on accroche et qu'on décroche avant que la peinture ne sèche.
Jean-Michel Blanquer2017 – 2022 · 5 ansUne ligne, des erreurs, mais une ligne.
Pap Ndiaye2022 – 2023 · 14 moisL'historien des minorités, venu de l'université, qui refusa d'interdire l'abaya et laissa ses propres enfants à l'École alsacienne, le plus sélect des établissements privés de Paris.
Gabriel Attal2023 – 2024 · 5 moisIl interdit l'abaya en quelques jours, prouvant que c'était possible. Puis il partit à Matignon.
Amélie Oudéa-Castéra2024 · 4 semainesElle justifia le choix du privé pour ses fils par les « paquets d'heures » non remplacées dans le public. Elle disait vrai. C'est pour cela qu'on l'a congédiée.
Nicole Belloubet2024 · 7 moisUne juriste de passage, le temps d'une dissolution.
Anne Genetet2024 · 3 moisLe temps d'apprendre le chemin du bureau.
Élisabeth Borne2024 – 2025 · 10 moisUne ancienne Première ministre en lot de consolation.
Édouard Geffraydepuis octobre 2025L'ancien bras droit de Blanquer. Retour à la case départ.

Prenons Pap Ndiaye, car il incarne ce que cette décennie a fait de pire à l'école. Un universitaire respecté dans son domaine, sans doute, mais nommé pour cocher une case et pour adresser un signal à une partie de l'électorat, non pour diriger un million d'agents.
Pendant quatorze mois, on ne l'a vu ni trancher, ni défendre, ni protéger. Face à l'offensive des abayas dans les lycées, il a tergiversé, renvoyé aux chefs d'établissement, laissé les professeurs seuls en première ligne.
Pour moi, c'est là que l'on a touché le fond : un ministre de l'Éducation nationale qui n'ose pas défendre la laïcité, c'est un capitaine qui n'ose pas toucher la barre.
Rue de Grenelle, un soir de remaniement
J'imagine parfois l'huissier de l'hôtel de Rochechouart, celui qui tient la porte depuis vingt ans. Il a vu passer les chauffeurs, les cartons, les gerbes de fleurs, les sourires de passation.
Il a appris à ne plus retenir les prénoms des conseillers. Ce soir-là, en voyant arriver le nouveau ministre, il demande simplement à un collègue : « Celui-là, on lui fait faire des cartes de visite, ou on attend un peu ? »
Ce n'est pas une boutade. C'est le diagnostic. On ne réforme pas l'école en quatre semaines, ni en cinq mois. Un enfant qui entrait au CP en 2022 a connu sept ministres avant d'arriver au collège.
Aucun n'a eu le temps de connaître le nom d'un seul recteur. Le seul pouvoir stable, c'est l'administration, qui attend que le ministre passe comme on attend que l'averse cesse.
Samuel Paty, Dominique Bernard :
la peur dans la classe
Il y a plus grave encore. Samuel Paty a été décapité en octobre 2020 pour avoir enseigné la liberté d'expression à ses élèves. Dominique Bernard, professeur de lettres, a été assassiné à Arras en octobre 2023, dans son lycée. Deux enseignants, tués parce qu'ils transmettaient le savoir.
Qui peut s'étonner que les vocations se raréfient ? Qui voudrait devenir professeur quand on risque sa vie pour avoir fait son métier ?
Aujourd'hui, un enseignant ne peut plus enseigner librement ce qu'il croit bon pour les enfants. Il se surveille, il s'autocensure, il évite certains sujets. comme la shoah ou la lutte contre l'antisémitisme
On enseigne sous influence, sous la pression, sous la menace. Pour moi, ce n'est pas acceptable. Ce n'est pas cela, l'école de Jules Ferry.
Et pendant que des professeurs tombaient, que faisait-on rue de Grenelle ? On changeait de ministre.
On imprimait de nouveaux en-têtes. On lançait un « choc des savoirs » que le ministre suivant enterrait, un « pacte enseignant » que le suivant oubliait. L'école avait besoin d'un chef ; on lui a donné une salle d'attente.
« L'école avait besoin d'un chef ; on lui a donné une salle d'attente. »
Ce que la République doit à ses enfants
Je n'écris pas ce texte pour enterrer l'école publique. J'écris parce que je l'aime, et parce que je lui dois tout.
Mais l'aimer, c'est aussi refuser de se taire quand elle trahit sa propre promesse.
La République doit à chaque enfant un maître présent, compétent et protégé. Elle lui doit une classe où l'on comprend la langue dans laquelle on enseigne. Elle lui doit des locaux propres et dignes. Elle doit surtout à ses professeurs la liberté d'enseigner sans avoir peur. Et elle doit à l'école un ministre qui reste assez longtemps pour qu'on se souvienne de son nom.
Tant que ces devoirs ne seront pas remplis, des parents continueront de partir, et je ne pourrai pas leur en vouloir. Je reste républicain, je reste laïque, mais je suis profondément déçu. Et j'espère encore, malgré tout, que l'école de la République saura se relever.
© JBCH Essai Octobre 2026