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mercredi 28 octobre 2026

Sarkozy-Chirac Une saga nauséabonde en Côte d'Ivoire. JBCH N° 2610 - 293

Côte d'Ivoire · France




JBCH Réflexions N° 293.           28 Octobre 2026


Une de L'Inter qui annonçait la sortie de prison de Gbagbo et Blé Goudé, et en remettant les faits dans leur chronologie. C'est une histoire douloureuse parce qu'elle est celle de la fin d'une amitié de 60 ans.

 L'héritage Houphouët - 

Quand Abidjan était le petit Paris


De 1960 à 1993, la Côte d'Ivoire est le pilier de la Françafrique. Félix Houphouët-Boigny, médecin, planteur, député français en 1945, est l'ami personnel de tous les présidents français. 

Il confie la sécurité du pays à la France : accords de défense de 1961, base du 43e BIMA à Port-Bouët depuis 1978, présence permanente de 500 à 600 hommes.

J'ai vécu en Zone 4 à Abidjan, en 1972, et j'ai aimé ce peuple afriain si attachant


La Françafrique

Le mot désigne le réseau de relations politiques, militaires et économiques que la France a entretenu avec ses anciennes colonies d'Afrique après les indépendances de 1960 : accords de défense, franc CFA, bases militaires, amitiés personnelles entre chefs d'État.


Dans ce système, Jacques Chirac est le fils politique. Houphouët appelle Chirac "mon fils". Quand Laurent Gbagbo arrive, tout change de registre. 

Gbagbo est historien, syndicaliste, opposant historique à Houphouët, emprisonné sous le parti unique. Il est proche des socialistes français - Mitterrand, Guy Labertit, Jospin l'ont soutenu en exil. Il n'est pas l'homme de la droite gaulliste.




Pour Paris, Gbagbo est soupçonné de vouloir casser le pré carré : en 2000, une fois élu dans des conditions chaotiques après le coup d'Etat de Guéï, il ouvre les contrats pétroliers offshore de San Pedro et du bassin de Jacqueville à des compagnies non françaises, américaines et anglo-saxonnes notamment. 

Le pétrole ivoirien n'est pas énorme, mais le symbole est fort : Abidjan diversifie, comme le fait à la même époque l'Angola.

 La déchirure 2002 - Bouaké devient capitale rebelle

Le 19 septembre 2002, alors que Gbagbo est en voyage en Italie, une tentative de coup d'Etat éclate. Des soldats ivoiriens originaires du Nord, avec des soutiens venus du Burkina Faso, du Mali et de Guinée, attaquent Abidjan, Bouaké et Korhogo. 

Ils échouent à Abidjan mais prennent le Nord.

Bouaké, deuxième ville du pays, devient le QG des Forces Nouvelles de Guillaume Soro. Le pays est coupé en deux.

La France ne déclenche pas la rébellion, mais son attitude est vécue comme une trahison à Abidjan. 

Paris déploie l'Opération Licorne, officiellement pour protéger ses ressortissants et interposer ses forces entre les belligérants. 

Sur le terrain, beaucoup de partisans de Gbagbo estiment que Licorne fige la partition et protège les rebelles. C'est le début du sentiment anti-français massif chez les jeunes patriotes.

L'opération Licorne

Lancée en septembre 2002, elle a compté jusqu'à environ 4 000 militaires français, chargés de surveiller la « zone de confiance » séparant le Nord rebelle du Sud loyaliste. Elle a pris fin en 2015, remplacée par les Forces françaises en Côte d'Ivoire.



Le point de non-retour est le 6 novembre 2004 : deux Soukhoï ivoiriens bombardent le camp français de Bouaké, 9 soldats français tués. 

En représailles, Chirac ordonne la destruction de toute l'aviation ivoirienne au sol. A Abidjan, les émeutes anti-français éclatent. 

C'est la première fois que l'armée française et l'armée ivoirienne s'affrontent ouvertement.


Bouaké, 6 novembre 2004

Le bombardement du lycée Descartes, où cantonnaient les soldats français, fait aussi un mort civil américain. Les pilotes biélorusses des Soukhoï, un temps arrêtés au Togo, ne seront jamais jugés par la France ; trois responsables ivoiriens ont été condamnés par contumace à Paris en 2021.


  L'engrenage final - 
Du palais à La Haye


2007-2010 : on tente la paix avec les accords de Ouagadougou. La présidentielle de 2010 doit tout régler. Elle fait tout exploser. 

Second tour Gbagbo contre Alassane Ouattara. Deux résultats, deux présidents prêtent serment. 

Sous la vive recommandation de la France, la communauté internationale, l'ONU, l'Union Africaine, la CEDEAO reconnaissent Ouattara. Gbagbo refuse de quitter le palais.

De décembre 2010 à avril 2011, Abidjan vit la crise post-électorale la plus meurtrière : plus de 3000 morts selon l'ONU.





 

Le 30 mars 2011, le Conseil de sécurité vote la résolution 1975 qui autorise l'ONUCI et les forces françaises à utiliser tous les moyens pour protéger les civils et empêcher l'usage d'armes lourdes.

Du 4 au 11 avril 2011, les hélicoptères de l'ONUCI et de Licorne bombardent les armes lourdes autour de la résidence présidentielle de Cocody, sur ordre de l'ONU. 

Au sol, ce sont les Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) pro-Ouattara qui mènent l'assaut.

Le 11 avril 2011, Laurent Gbagbo, son épouse Simone et une trentaine de proches sont arrêtés dans le bunker de la résidence par les FRCI, avec appui indirect de l'ONUCI et de Licorne.  Via un tunel secret ... 

Le porte-parole de Gbagbo parlera alors d'arrestation par les Français remis à la rébellion, version démentie par Paris.





Transféré à Korhogo puis à Abidjan, Gbagbo est transféré le 29 novembre 2011 à la Cour Pénale Internationale à La Haye. et y restera  10 ans sans procès, même s'il y a eu un début de procédure : confirmation des charges en 2014, procès de janvier 2016 à janvier 2019, et coup de théâtre : acquittement en première instance, confirmation de l'acquittement en appel le 31 mars 2021. 

Il rentre à Abidjan le 17 juin 2021, après 10 ans d'absence. C'est cette libération sous conditions que titre la "Une" de L'Inter.


Gbagbo et Blé Goudé à la CPI

Poursuivis pour crimes contre l'humanité, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ancien chef des « Jeunes patriotes », sont acquittés le 15 janvier 2019, faute de preuves suffisantes. Libérés sous conditions en Belgique, ils voient leur acquittement confirmé en appel en 2021. Blé Goudé ne regagne Abidjan qu'en novembre 2022.




Port-Bouët désert et le monde d'après


Le traumatisme de 2011 a laissé deux lectures irréconciliables : pour une partie de l'opinion ivoirienne musulmane du Nord) , la France a sauvé la démocratie contre un président qui refusait l'alternance. 

Pour l'autre, elle a chassé un président souverain, panafricaniste, coupable d'avoir voulu diversifier ses partenaires pétroliers.

Ce divorce a accéléré ce qu' Emmanuel Macron a appelé la fin de la Françafrique.

Le 20 février 2025, dans une cérémonie très différente des départs chaotiques du Mali, du Burkina ou du Niger, la France a rétrocédé officiellement le camp du 43e BIMA de Port-Bouët à l'armée ivoirienne. 

La base abritait le 43e Bataillon depuis 1978. Il ne reste plus qu'un petit détachement de liaison.

Le 43e BIMA

Le 43e bataillon d'infanterie de marine s'installe à Port-Bouët, près de l'aéroport d'Abidjan, en 1978. Devenu le cœur des Forces françaises en Côte d'Ivoire, il est rebaptisé camp Thomas d'Aquin Ouattara, du nom du premier chef d'état-major ivoirien, lors de sa rétrocession en 2025.







Aujourd'hui,   il n'y a plus de base opérationnelle française en Afrique de l'Ouest, hors Djibouti. Les immenses casernes de Port-Bouët sont devenues ivoiriennes. 

Le vide est convoité : conseillers russes de l'Africa Corps au Sahel, drones turcs Bayraktar achetés par Abidjan, base américaine de drones à l'est, intérêts chinois sur le port et iraniens qui cherchent des relais.

L'histoire Gbagbo n'est donc pas seulement l'histoire d'un homme. C'est le moment où le modèle Houphouët-Chirac, fait de protection militaire contre loyauté politique et rente pétrolière, s'est brisé. 

La Côte d'Ivoire est restée amie de la France, mais elle n'est plus une alliée exclusive. Et la France a appris, trop tard, que traiter un ancien allié comme une chasse gardée était le meilleur moyen de le perdre.


© JBCH Réflexions Octobre 2026

Lutte de deux geants : Airbus et Boeing JBCH N° 2610 - 292

Économie · Commerce transatlantique





JBCH Réflexions N° 292.              28 Octobre 2026

Airbus-Boeing : un combat de géants ?


Washington menace de rallumer la guerre commerciale de l'aéronautique. En cause : un prêt de 3 milliards d'euros de la Banque européenne d'investissement à Airbus.

 
AIRBUS · EuropeÉtats-Unis · BOEING
 

Le prêt qui fâche Washington

Lundi soir, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a fait parler la poudre. Dans un communiqué, il avertit qu'un financement de 3 milliards d'euros accordé à Airbus par la Banque européenne d'investissement (BEI) pourrait mettre en péril la trêve qui suspend, depuis 2021, les droits de douane entre l'Europe et les États-Unis sur une série de produits.

« J'avais sincèrement espéré que les subventions européennes à Airbus, qui faussent les échanges, appartenaient au passé. »Jamieson Greer, représentant américain au Commerce (USTR)
3 Md€le plus gros financement d'entreprise de l'histoire de la BEI, annoncé en juin, pour des projets d'Airbus en France, en Allemagne et en Espagne.

Le calendrier n'a rien d'innocent. La trêve venait d'être prolongée en juillet quand la BEI a annoncé ce financement record. 

Washington affirme n'avoir reçu aucun détail sur ce prêt, « malgré des demandes répétées », et réclame une solution rapide pour éviter une violation de l'accord.

Airbus, de son côté, joue la sérénité. Son porte-parole explique que l'entreprise, « comme la plupart des grands industriels mondiaux », diversifie régulièrement ses sources de financement. 

Le prêt de la BEI ne serait qu'une facilité de crédit classique, comparable aux prêts commerciaux déjà signés par le passé. L'avionneur se dit prêt à partager davantage d'informations avec les gouvernements.

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Vingt-deux ans de guerre froide dans le ciel

La querelle ne date pas d'hier. Elle commence en 2004, quand les États-Unis attaquent devant l'Organisation mondiale du commerce les aides européennes à Airbus. Bruxelles riposte aussitôt par une plainte symétrique contre les subventions américaines à Boeing. 

L'OMC finira par donner tort aux deux camps.




2004Washington saisit l'OMC contre les aides à Airbus ; Bruxelles réplique contre Boeing.
2019-2020Guerre commerciale ouverte : les États-Unis taxent les fromages, les vins et les spiritueux européens ; l'Europe taxe le jus d'orange, les spiritueux et les avions américains.
2021Trêve : les droits de douane sont suspendus pour cinq ans.
Juillet 2026La trêve est prolongée.
Juin 2026La BEI annonce son prêt record de 3 milliards à Airbus.
Octobre 2026Washington menace de tout remettre en cause.



Un combat de géants ? Oui, mais un combat où chacun reproche à l'autre ce qu'il pratique lui-même. Boeing a profité pendant des décennies de contrats militaires, d'aides fiscales et de crédits de recherche publics ; l'OMC l'a reconnu. 

Airbus est né de la volonté de quatre États européens de ne pas laisser le ciel aux seuls Américains ; il ne s'en est jamais caché. Les deux avionneurs sont des champions nationaux, et les deux puissances les défendent comme tels.




Ce qui a changé, c'est le rapport de forces. Airbus livre désormais plus d'avions que Boeing, empêtré depuis des années dans ses déboires industriels. Et l'Amérique d'aujourd'hui n'hésite plus à brandir la menace tarifaire à chaque contrariété. 



Les premières victimes d'une reprise des hostilités seraient, comme en 2019, les vignerons, les fromagers et les distillateurs européens, qui n'ont rien à voir avec les avions.

L'Europe a le droit de financer son industrie, à condition de le faire dans la transparence. Les États-Unis ont le droit de demander des comptes, à condition de ne pas oublier les leurs.

Dans ce duel de géants, ceux qui risquent de payer l'addition ne volent pas : ils produisent du vin et du fromage.


© JBCH Réflexions Octobre 2026
D'après un article de Sofía Sánchez Manzanaro, Rapporteur, octobre 2026.

La CPI , la fin de son mandat ? JBCH N° 2610 - 291

Justice internationale





JBCH Réflexions N° 291.                28 Octobre 2026

La Cour Pénale Internationale : d'une ambition de justice à un instrument politique


La CPI a été créée en 1998 par le Statut de Rome, entrée en vigueur en 2002, avec une idée noble et simple qui faisait consensus : établir la justice là où il n'y en avait pas. Juger les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et les génocides dans les pays où l'Etat s'était effondré, où les tribunaux nationaux étaient inexistants, complices ou impuissants. 

Elle devait être la juridiction de dernier recours, complémentaire, pour le Rwanda, pour l'ex-Yougoslavie, pour les dictatures sanguinaires qui massacraient leur propre peuple en toute impunité. C'était sa mission, sa légitimité, sa raison d'être.

Mais cette mission a été dévoyée.

Le tournant s'est produit avec l'arrivée massive au sein de l'Assemblée des Etats parties de pays musulmans et du bloc dit du Sud global, qui ont vu dans la Cour non plus un tribunal, mais une arme diplomatique. 




L'objectif n'était plus de juger les vrais criminels de guerre, mais de détourner le droit international pour faire de la politique. Et la cible idéale, obsessionnelle, a été trouvée : Israël.

Israël est une démocratie, dotée d'une Cour suprême indépendante, d'un système judiciaire robuste, d'une armée dotée d'un corps de procureurs militaires qui enquête  ce qui, selon le principe même de complémentarité du Statut de Rome, devrait exclure toute compétence de la CPI. 


La CPI n'est censée intervenir que si l'Etat concerné ne veut pas ou ne peut pas juger. Or Israël veut et peut juger. Son intervention contre Israël est donc une violation flagrante de ses propres statuts.

 

Pourquoi alors s'acharner ? Parce qu'il s'agit de mettre Israël, dont l'existence même est insupportable pour une partie de ses accusateurs, au ban de la société internationale. 

Il s'agit de lui appliquer un traitement que l'on n'applique à aucune autre démocratie en guerre contre le terrorisme. 





Il s'agit, sous n'importe quel prétexte  un prix Sakharov, un Prix Nobel de la paix détourné en mandat d'arrêt  de lui rendre une forme de virginité morale à une institution qui a échoué partout ailleurs.

Où était la CPI en Syrie ? Où était-elle au Yémen, au Soudan, au Xinjiang, en Iran ? 


Muette. Inefficace. Absente. Mais elle se découvre une énergie nouvelle quand il s'agit de lancer des mandats contre des dirigeants israéliens élus démocratiquement, qui défendent leur population après le plus grand pogrom depuis la Shoah.


C'est un renversement moral complet : on met sur le même plan l'agresseur terroriste et la démocratie qui se défend. On criminalise la légitime défense



Cette justice à deux vitesses a fini par ouvrir les yeux de nombreux Etats. Une dizaine de pays, et non des moindres, ont compris l'imposture. 

Le Venezuela, le Burundi, les Philippines avant lui, et d'autres qui menacent de suivre, ont décidé de quitter cette organisation devenue inique. 

Ils ont compris que la CPI n'était plus un tribunal, mais un club politique où l'on vote des condamnations selon l'origine de l'accusé, pas selon les faits. 

Aux USA Trump lutte pour dissoudre ce soit disant tribunal... 




En voulant juger Jérusalem, la CPI s'est jugée elle-même. Elle a perdu sa crédibilité, son impartialité et sa vocation universelle. 


Créée pour établir la justice dans les pays qui n'en avaient pas, elle a fini par vouloir donner des leçons de justice aux seuls pays qui en ont. C'est l'histoire d'une institution qui, à force de vouloir exister politiquement, a cessé d'exister juridiquement.


© JBCH Réflexions Octobre 2026


Le BHV suite et fin. JBCH N° 2610 - 290




JBCH Réflexions.  N° 290                                             28 Octobre 2026


La chute du BHV, ou Paris vendu à l'étage

Cent soixante-dix ans après sa fondation, le grand magasin de la rue de Rivoli demande son redressement judiciaire. Pendant ce temps, son propriétaire rêve d'un hôtel de luxe sur les toits.

 

Cent soixante-dix ans et un dépôt de bilan

Le BHV fête cette année ses cent soixante-dix ans. Il n'y aura pas de gâteau. Mardi 27 octobre, la direction du Bazar de l'Hôtel de Ville a annoncé qu'elle se déclarait en cessation de paiements et demandait son placement en redressement judiciaire. 

L'audience est fixée à ce vendredi 30 octobre, devant le tribunal des activités économiques de Paris. Le magasin reste ouvert. Pour combien de temps, personne ne le sait.

Pour des générations de Parisiens, le BHV n'était pas un grand magasin comme les autres. Ce n'était pas le temple du luxe des Galeries Lafayette ni l'élégance du Bon Marché. 

C'était le magasin où l'on achetait une vis, une ampoule, un pot de peinture, une casserole, un rideau. Son sous-sol de bricolage était une institution, presque un monument. 

On y croisait l'artisan, le retraité, l'étudiant qui meublait sa chambre et la bourgeoise du Marais. C'était le grand magasin du peuple de Paris.

1856Xavier Ruel ouvre le Bazar Napoléon face à l'Hôtel de Ville.
2023Les Galeries Lafayette cèdent l'exploitation du BHV à la Société des Grands Magasins (SGM) de Frédéric Merlin.
Nov. 2025L'arrivée de Shein dans le magasin provoque un tollé et le départ de nombreuses marques.
Janv. 2026Le fonds canadien Brookfield rachète l'immeuble, pour environ 200 millions d'euros.
Mai 2026Projet de transformation : hôtel de luxe sur les toits, boutiques de grandes marques.
27 oct. 2026Demande de redressement judiciaire.

Ce magasin-là est en train de mourir. Et il ne meurt pas d'un accident. Il meurt d'une succession de choix, de calculs et de renoncements.






Les coups de boutoir


Le premier coup est venu de l'intérieur. En 2025, pour remplir des rayons qui se vidaient, la direction a fait entrer Shein, le géant chinois de la mode jetable, dans le magasin. 

C'était une provocation et ce fut un désastre. Des marques françaises sont parties, écœurées. Des fournisseurs se sont plaints de factures impayées. 

Les clients fidèles ont eu le sentiment qu'on bradait leur magasin. Le BHV a perdu en quelques mois ce qu'il avait mis un siècle et demi à construire : la confiance.

Le second coup est venu du propriétaire des murs. En janvier 2026, les Galeries Lafayette ont vendu l'immeuble de la rue de Rivoli au fonds d'investissement canadien Brookfield. sous couvert du Qatar !

Un fonds n'achète pas un bâtiment de 45 000 mètres carrés au cœur de Paris pour vendre des tournevis. Il l'achète pour le rentabiliser. 

Le projet présenté au printemps est limpide : le BHV garderait environ 40 % de la surface. 

Le reste deviendrait un espace « hybride », avec des boutiques de grandes marques et, sur les deux derniers étages, un hôtel de luxe exploité par Experimental Group.

40 %de la surface laissée au grand magasin
18 → 9 M€le loyer annuel divisé par deux
30 M€d'indemnité promise à l'exploitant

Sur le papier, le marché paraissait honnête : un loyer divisé par deux, une indemnité de 30 millions d'euros pour l'exploitant. Mais aujourd'hui, la direction du BHV accuse Brookfield de ne pas avoir versé cette indemnité. Ce sont précisément ces sommes qui manquent dans la caisse. On a demandé au BHV de rétrécir ; on ne lui a pas donné les moyens de survivre à sa propre amputation.

« On a demandé au BHV de rétrécir ; on ne lui a pas donné les moyens de survivre à sa propre amputation. 











 

Paris, ville-musée pour touristes fortunés

Il y a environ sept cents salariés au BHV. Des vendeurs qui connaissent la différence entre une cheville Molly et une cheville à frapper. Des conseillers qui savent quel pinceau choisir pour une laque. 

Ce savoir-faire ne se reconvertit pas en service de conciergerie pour une suite à mille euros la nuit.

Le drame du BHV dépasse le BHV. Il raconte une ville qui se vide de ses usages ordinaires pour se remplir d'expériences haut de gamme. Les quincailleries ferment, les hôtels ouvrent. 

Les merceries disparaissent, les flagships se multiplient. Le Marais était un quartier d'artisans, de commerçants juifs de la rue des Rosiers, de petites boutiques ; il devient une vitrine. 

Bientôt, le Parisien qui voudra acheter une ampoule devra la commander sur internet, pendant que le touriste prendra son petit-déjeuner avec vue sur l'Hôtel de Ville.

On dira que c'est le marché, que les grands magasins doivent se réinventer, que le commerce en ligne a tué le bricolage de centre-ville. 

C'est en partie vrai. Mais on ne peut pas tout mettre sur le dos d'Amazon. Le BHV a aussi été victime d'un exploitant qui a cru se sauver avec Shein, et d'un propriétaire qui voit dans un monument du commerce parisien un simple actif immobilier à valoriser. Et la Ville de Paris, qui doit encore approuver le projet, a son mot à dire. Mais on sait que les dollars déversés par le Qatar fausse les données.

On a tué le rue de Rivoli ... On continue l'entreprise de démolition de notre Paris en tuant le BHV !


 BHV a encore un avenir. Peut-être survivra-t-il, réduit, rénové, recentré sur la maison. Peut-être finira-t-il en simple étage commercial sous un hôtel cinq étoiles.

Dans les deux cas, quelque chose de Paris s'en va : un lieu où l'on venait acheter de quoi réparer sa vie, et non de quoi la mettre en scène.


© JBCH Réflexions Octobre 2026
Sources : AFP, Sortiraparis (27-28 octobre 2026) ; Journal du Luxe (mai 2026) ; actu.shop. Article rédigé le 28 octobre 2026, avant l'audience du 30 octobre.

mardi 27 octobre 2026

La Boite Bleue JBCH N° 2610 - 289

 JBCH Réflexions

En famille, entre amis seulement





Romans · Fiction du soir

JBCH N° 289.                             27 octobre 2026

La  Boîte  BleUE


Un avenir radieux pour notre jeunesse

 

La boîte bleue

Le jour où Josh trouva la boîte bleue en métal, le soleil  entrait par la fenêtre de la cuisine et dessinait sur le carrelage des carrés de lumière. 

Sa grand-mère, Mamie Esther, préparait des cigares aux amandes. Elle les roulait avec une patience ancienne, comme si chaque feuille de pâte contenait une histoire.

"Tu vois cette boîte ? » demanda-t-elle? ".

Elle était en métal, un peu rouillée, petite, cabossée, et portait encore l’étiquette d’une boîte de biscuits achetée autrefois à Casablanca.

Josh l’ouvrit. Il y trouva des photographies jaunies, celles de mariages, de maisons, de plages, de fêtes de famille, de plages en maillots de bain, une clé , emblème qui rappelait nos maisons que l’on avait déjà quittées, en Espagne en 1492, autre exil, après bien d’autre, sans oublier Jérusalem à jamais présente dans tous nos évènements; des lettres écrites dont certaines dans une langue et une écriture qu’il ne connaissait pas et un petit carnet relié de fil rouge.

La clé de 1492

En 1492, le décret de l'Alhambra chasse les Juifs d'Espagne. Beaucoup gagnent le Maroc, l'Afrique du Nord ou l'Empire ottoman, en emportant la clé de leur maison, transmise ensuite de génération en génération comme le symbole d'un foyer perdu.

« C’était à mon grand-père », dit Mamie Esther. « Il y avait là-dedans des phrases de Maïmonide, des mots de judéo-arabe, en araméen même, des recettes de cuisine, des formules pharmacologique, des noms de rues, des chansons et même une recette pour fabriquer de l’absinthe, que qui était interdit et de la Mahia à base de figues. 

Il avait peur que tout disparaisse, et avait construit un minuscule coffre fort mémoriel.

Dans le carnet rouge

Maïmonide (1138-1204), né à Cordoue, mort au Caire : philosophe, médecin et rabbin, figure majeure de la pensée juive.

Le judéo-arabe : l'arabe parlé par les communautés juives d'Afrique du Nord, souvent écrit en caractères hébraïques.

La mahia : « eau de vie » des Juifs du Maroc, une eau-de-vie de figues ou de dattes, parfumée à l'anis.

Josh regarda sa grand-mère. Il avait dix ans, il ne connaissait le monde que par son smartphone, et pensait que tout ce qui comptait pouvait se retrouver en quelques secondes sur un écran et même plus en utilisant l’intelligence artificielle.

Pourtant, ce carnet lui paraissait plus mystérieux et plus précieux que toutes les vidéos et les applications qu’il avait regardées.

« Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? » demanda-t-il.

Mamie Esther se tut un instant. Puis elle répondit : « Parce que nous avons longtemps cru qu’il fallait se taire pour avancer.


Mais avancer ne veut pas dire oublier. » Tu as dix ans, tu approches de ta Bar Mitzva, tu dois connaitre ton passé pour qu’il te permette de t’armer et de construire  ton avenir.

La Bar Mitzva

À treize ans, le jeune garçon juif devient « fils du commandement » : il lit pour la première fois la Torah devant la communauté et devient responsable de ses actes.

 

Les mots qui restent

Le soir même, Josh revint chez sa grand-mère avec son amie Eden. Elle avait grandi dans le même immeuble que lui, et rêvait de devenir journaliste. Ensemble, ils déchiffrèrent les pages du carnet.

Ils y trouvèrent des mots qui avaient traversé le Temps, l’espace, la Méditerranée, des expressions tendres, des recettes de cuisine de fêtes, des souvenirs d’écoles, de marchés et de voisins.

Il y avait aussi des phrases plus graves : les départs précipités, des meurtres des agressions violentes, des valises trop petites, les maisons laissées avec une grande tristesse derrière soi. Une mémoire qui disparait pour rester enfermée dans une toute petite boîte en métal.

C’est étrange », dit Eden. « Dans ma famille aussi, il y a des choses dont on ne parle jamais, des sortes de secrets !


Des départs, des silences, des pays qu’on évoque sans les raconter. » et des expressions qui sortent des bouches, provenant on ne sait pas d’où.

Des odeurs qu’on ne reconnait pas, mais des traces de parfums (fleur d’oranger, jasmin, et aussi du cumin, du poivre) sortis d’une mémoire qu’on appellerait aujourd’hui génétique.

Josh comprit alors que les mémoires ne devaient pas devenir des murs.
Elles pouvaient être des portes, ou des ponts.

Chacun portait une histoire, parfois douloureuse, mais aucune histoire ne devait condamner l’avenir.

Le lendemain, ils proposèrent à leur instituteur de créer un atelier de récits familiaux en commençant par de la généalogie.

Au début, la classe rit. Puis une élève raconta l’arrivée de ses grands-parents portugais ; un autre évoque que son père avait fui Budapest en 56 à l’arrivée des chars russes, un autre parla de son grand-père venu du Sénégal pour servir de tirailleur dans l’armée française ; une jeune fille évoqua l’Arménie et évoqua le génocide, ce mot que l’on déshonore aujourd’hui, Josh évoqua lui aussi du Maroc et de sa boîte mystérieuse.

Les valises de la classe

Budapest, 1956 : les chars soviétiques écrasent l'insurrection hongroise ; près de 200 000 Hongrois fuient vers l'Ouest.

Les tirailleurs sénégalais : soldats recrutés en Afrique de l'Ouest par l'armée française, de 1857 à 1960, de Verdun à la Libération.

L'Arménie, 1915 : le génocide des Arméniens par l'Empire ottoman fait environ 1,2 million de victimes.


Peu à peu, les différences cessèrent d’être des étiquettes. Elles devinrent des voix.

 

L’école des récits

Le projet prit une ampleur inattendue. La directrice autorisa les élèves à inviter leurs grands-parents.


Certains arrivèrent avec des albums de photos ; d’autres apportèrent des objets minuscules mais précieux : un chapelet, une vieille carte d’identité, un livre de prières, une médaille, une mezouza, une recette écrite à la main.

La mezouza

Petit étui fixé au chambranle de la porte des maisons juives, contenant un parchemin où sont écrits des versets de la Torah, dont le « Chema Israël ».

Mamy Esther vint un jeudi après-midi.
Elle portait son plus beau foulard et tenait la boîte bleue contre elle.

Devant les élèves, elle parla de son enfance, de la chaleur des rues,
des voix mêlées, de l’ambiance des marchés, des portefaix, des fêtes de famille et du départ vers la France.

« La France nous a donné une maison », dit-elle.
« Mais une maison reste belle quand on y garde des souvenirs,
et quand on laisse aussi une place aux souvenirs des autres. »

Dans la salle, personne ne parlait. Même les élèves les plus agités écoutaient.


Ils comprenaient que l’histoire ne se résumait pas à des dates dans un manuel.


Elle vivait dans les visages, dans les accents, dans les silences et dans les mains ridées qui tenaient encore une photographie.


À la fin de l’année, les élèves publièrent un petit livre intitulé "Les valises de nos familles".


Ils le déposèrent à la bibliothèque municipale. Des habitants vinrent le lire. Certains ajoutèrent leurs propres témoignages. Et le petit livre doubla de volume.

Les valises de nos familles

La ville, qui semblait parfois divisée par les peurs et les colères, retrouva un langage commun : celui des récits si précieux partagés.

 

Ne pas transmettre la peur

Un soir, Josh demanda à Mamie Esther pourquoi elle n’avait jamais raconté les insultes qu’elle avait entendues, ni les inquiétudes de certaines années. Elle posa sa main sur celle de son petit-fils.

Parce que la peur est nécessaire pour comprendre le danger, mais elle ne doit jamais diriger une vie »,
répondit-elle. « Il faut connaître ce qui a été, regarder ce qui est, et refuser que la haine décide à notre place. »


Elle lui expliqua que transmettre l’histoire juive ne signifiait pas seulement rappeler les persécutions.


C’était aussi transmettre le goût de l’étude, des études, la joie des fêtes, l’humour, les chansons, la solidarité et le respect des autres,


« Tu aimeras ton prochain, comme toi même » de la Torah s’inscrivait sur le fronton imaginaire de sa famille.


« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

Lévitique 19, 18. Rabbi Akiva en faisait « le grand principe de la Torah ».


« Notre force », ajouta-t-elle, « c’est d’avoir gardé des livres quand d’autres voulaient nous réduire au silence.
Alors lis, lis, apprends, discute, et ne laisse personne t’interdire de penser. »


Josh garda cette phrase. Il la recopia dans son iPhone, puis sur la première page du carnet rouge. Eden en fit de même dans le sien.

Ils comprirent que la vigilance contre l’antisémitisme, le racisme et toutes les formes de rejet ne devait pas engendrer un nouveau rejet. Elle devait renforcer le courage de défendre la dignité humaine, partout et pour tous.

 

La lumière devant nous

Quelques années plus tard, Josh et Eden organisèrent une grande rencontre dans leur ancienne école.


Ils n’étaient plus des adolescents. Lui était devenu Professeur de philosophie et de géo-politique dans une Grande Ecole;


Elle était journaliste dans un journal de mode.

Ils avaient conservé le carnet rouge, la boîte bleue et le livre des récits familiaux.

Sur le fronton de l’école une plaque commémorative rappelant le rapt et l’assasinat dans cette école
de 200 enfants pris par la police française parce que juifs,
Les plaques des écoles

Depuis 1997, des centaines d'écoles en France portent une plaque à la mémoire de leurs élèves déportés « parce que nés juifs ». Plus de 11 000 enfants juifs ont été déportés de France entre 1942 et 1944.

Des jeunes vinrent de toute la ville.


On parla de la France, de ses fragilités, de ses promesses et de son avenir.
On parla du Maroc, de la Tunisie, de l’Algérie, On parla aussi d’Israël, des liens familiaux, de la Méditerranée et des histoires qui se croisent sans toujours se comprendre.

À la fin de la journée, Josh regarda les visages autour de lui.
Il y avait des enfants de toutes origines, de toutes les couleurs, des croyants et des non-croyants, des jeunes qui connaissaient déjà le poids du monde mais qui ne voulaient pas lui céder leur avenir.




Il pensa à Mamie Esther et à sa boîte bleue en Métal
Il comprit que la transmission n’était pas un fardeau posé sur les épaules des jeunes.
C’était une lumière qu’on leur confiait.

Connaître son histoire, aimer la France, le Maroc et Israël, connaître les autres civilisations, respecter les mémoires des autres,
défendre l’école, la liberté et la pensée critique : voilà ce qui pouvait rendre l’avenir radieux.

Car une jeunesse qui connaît ses racines n’est pas condamnée à vivre dans le passé.
Elle peut, au contraire, choisir de construire un monde plus juste, plus libre et plus fraternel.

 © JBCH Réflexions / Romans  Octobre 2026