Une équipe de l’Institut Weizmann des sciences vient de franchir un seuil scientifique inattendu en révélant l’existence de centaines de molécules capables de stimuler la régénération nerveuse chez la souris. Cette avancée, publiée dans Cell, bouleverse les certitudes établies sur les lésions du système nerveux et ouvre la porte à des traitements encore inimaginables il y a quelques années.
Car si les nerfs périphériques possèdent naturellement une capacité de réparation, le cerveau et la moelle épinière restent jusqu’ici prisonniers d’une irréversibilité tragique. L’étude menée par le professeur Mike Fainzilber et son équipe montre qu’un simple fragment d’ARN, longtemps considéré comme un élément inutile voire nuisible du génome, pourrait devenir l’un des futurs leviers de la médecine régénérative.
Les chercheurs se sont penchés sur un mystère ancien : ce qui déclenche précisément la croissance réparatrice après une lésion nerveuse périphérique. Depuis vingt ans, le laboratoire de Fainzilber décrypte les mécanismes complexes qui permettent à un neurone dont l’axone peut mesurer plus d’un mètre chez l’homme de communiquer avec son corps cellulaire.
Tout repose sur des protéines messagères capables de transporter des instructions de croissance vers l’extrémité du nerf. Mais l’origine de l’ordre initial, celui qui lance la reconstruction, restait insaisissable. Cette fois, la surprise a été totale. Dès vingt-quatre heures après une lésion chez la souris, les neurones activent massivement une famille de petites séquences génétiques appelées B2-SINEs, jusque-là sans fonction connue et souvent considérées comme des intrus génomiques.
Leur rôle ignoré s’est transformé en révélation. En analysant des milliers de séquences, les chercheurs ont identifié 453 B2-SINEs fortement exprimées après une lésion et étroitement associées à une reprise de croissance. Cette activation spectaculaire n’appartient qu’aux cellules nerveuses périphériques ; aucune trace similaire n’a été retrouvée dans le système nerveux central, ce qui pourrait expliquer l’absence de régénération spontanée dans le cerveau ou la moelle épinière. L’étape suivante a bouleversé encore davantage les perspectives. En forçant l’expression de ces ARN dans des neurones rétiniens ou dans le cortex moteur de la souris, les scientifiques ont observé une accélération significative de la repousse nerveuse, y compris dans des zones habituellement incapables de se réparer.
Le mécanisme s’est précisé grâce à une collaboration avec l’Université de Californie à San Francisco. Les ARN B2-SINE semblent rapprocher physiquement les messagers moléculaires contenant les instructions de croissance et les ribosomes qui les traduisent en protéines. Cette proximité accrélère la production des facteurs nécessaires à la réparation. En termes imagés, le neurone reçoit soudain le signal qu’il est trop petit par rapport à ce qu’il devrait être et enclenche une réponse régénératrice.
Cette découverte soulève des perspectives vertigineuses. Chez l’être humain, l’équivalent des B2-SINEs existe sous forme de plus d’un million de séquences Alu. On savait qu’elles interagissaient avec les ribosomes, mais leur raison d’être demeurait obscure. Les chercheurs tentent désormais de déterminer si ces éléments pourraient jouer, chez l’homme aussi, un rôle dans la réparation nerveuse. Si tel était le cas, l’approche thérapeutique pourrait changer d’échelle. L’équipe du Prof. Fainzilber teste déjà des petites molécules capables de reproduire l’effet des B2-SINE en maintenant ensemble les messagers et les ribosomes à proximité du corps cellulaire. Cette stratégie pourrait accélérer la récupération après des lésions périphériques, souvent très lentes notamment dans le diabète ou après un traumatisme.
Mais l’ambition va plus loin. En collaboration avec l’UCLA, les chercheurs étudient désormais le rôle potentiel de ce mécanisme dans la récupération post-AVC chez des modèles murins. D’autres partenariats avec l’Université de Tel Aviv, l’Université Hébraïque et le Centre Médical Sheba explorent la possibilité de l’appliquer à la SLA, une maladie dégénérative terrible qui prive progressivement les neurones moteurs de leur fonction. La perspective de stimuler la régénération du système nerveux central, longtemps considérée comme une utopie, commence à prendre forme.
Bien sûr, le chemin clinique reste long et semé de prudence. Accélérer la croissance cellulaire doit éviter tout risque de dérive, notamment tumorale.
Mais les résultats marquent un tournant. Ils révèlent que le génome, souvent perçu comme encombré de séquences inutiles, cache encore des trésors d’ingénierie biologique. Ils montrent aussi que le système nerveux périphérique pourrait inspirer la réparation du cerveau lui-même.
Aujourd’hui, un axone humain ne repousse que d’un millimètre par jour. Demain, grâce à ces ARN longtemps ignorés, il se pourrait que les frontières de la neurologie changent enfin de dimension.
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