Dans un article publié récemment dans le Washington Post, la journaliste Shira Ovide pose une question directe et légitime aux consommateurs américains : faut-il s'inquiéter du fait que la grande majorité des aspirateurs robots vendus sur le marché soient désormais détenus par des entreprises chinoises ?
L'actualité donne du poids à cette interrogation avec la mise en faillite d'iRobot, pionnier du secteur avec son célèbre Roomba, et son rachat imminent par le groupe chinois Shenzhen Picea Robotics. Après des années de difficultés commerciales, l'ancienne icône américaine rejoint ainsi les rangs des marques déjà dominantes comme Roborock, Ecovacs, Eufy ou Dreame, toutes originaires de Chine.
Ces petits robots qui sillonnent nos salons ne sont pas de simples balais motorisés. Ils fonctionnent comme de minuscules voitures autonomes, équipés de capteurs, de caméras et de radars qui cartographient précisément l'intérieur de nos maisons.
Ils collectent des plans d'étage détaillés, des images de nos intérieurs, parfois même des photos de personnes ou d'animaux domestiques, tout en se connectant à notre réseau Wi-Fi. La question de la confiance devient donc centrale : à qui confions-nous ces données sensibles ?
Shira Ovide refuse de tomber dans la sinophobie facile. Elle rappelle que le rachat d'iRobot n'est pas nécessairement suspect en soi et que l'entreprise assure maintenir ses pratiques actuelles en matière de protection des données.
Pourtant, l'absence de régulation fédérale américaine et européenne claire sur le domaine privé numérique rend toute garantie fragile. Comme le souligne Stacey Higginbotham de Consumer Reports, une politique de confidentialité n'est souvent qu'une « promesse sur l'honneur » que l'entreprise fera bien les choses. Sans loi contraignante, les consommateurs restent démunis, quelle que soit la nationalité du fabricant.
Je mets en lumière un paradoxe américain. D'un côté, les autorités ont bloqué en 2022 le rachat d'iRobot par Amazon pour des raisons de concurrence, contribuant indirectement à la chute de l'entreprise face à la concurrence chinoise low-cost. De l'autre, Washington reste incapable de définir des standards minimaux de sécurité et de confidentialité pour les objets connectés. Résultat : les consommateurs choisissent souvent le produit le moins cher et le mieux noté, qui se trouve être chinois, faute de repères fiables.
Les incidents passés ne rassurent guère. Des images intimes capturées par des Roombas de test ont circulé sur des groupes privés entre sous-traitants, et des hackers ont déjà pris le contrôle de certains appareils pour diffuser des insultes racistes. Même si iRobot a historiquement obtenu de bonnes notes en matière de sécurité, ses pratiques récentes en privacy sont jugées moyennes par les experts.
Au-delà du cas particulier des aspirateurs robots, Shira Ovide pointe un problème structurel plus large : la domination chinoise dans de nombreux secteurs technologiques stratégiques, des batteries aux panneaux solaires en passant par les drones et les véhicules électriques. Sans politique industrielle cohérente ni régulation forte sur les données, les États-Unis laissent le champ libre à cette concurrence tout en alimentant une méfiance diffuse envers les produits chinois.
La conclusion de l'article est sans appel : ce n'est pas la révolution numérique qui impose ce fatalisme, mais bien des choix politiques. En refusant d'instaurer des normes claires et contraignantes, le gouvernement américain prive ses citoyens d'outils pour faire des choix éclairés et favorise paradoxalement les acteurs étrangers qu'il prétend parfois craindre.
En attendant une hypothétique législation fédérale, ou européenne, on propose quelques gestes concrets pour limiter l'exposition : déconnecter l'appareil du Wi-Fi ou demander la suppression de ses données via l'application. Des palliatifs imparfaits, mais qui rappellent que la vigilance individuelle reste, pour l'instant, la seule réponse possible face à un vide réglementaire persistant.
Un constat amer qui dépasse largement la question des aspirateurs robots pour toucher au cœur de la souveraineté numérique américaine.
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