Le Hezbollah face à lui-même : quand la peur change de camp
Le témoignage diffusé par la chaîne israélienne N12 agit comme un révélateur brutal. Rarement, voire jamais, un discours aussi cru n’avait émergé de l’intérieur du Hezbollah.
Ce n’est pas seulement le récit d’un combattant désabusé : c’est le symptôme d’une organisation entrée dans une phase de doute existentiel. Pour la première fois depuis des décennies, la question n’est plus seulement celle de la confrontation avec Israël, mais celle de la survie politique, sociale et morale du mouvement lui-même.
Au cœur de ce témoignage se trouve une remise en cause fondamentale de la lutte armée. L’argument historique du Hezbollah — les armes comme garantie de protection des foyers, des terres et d’une cause régionale — ne tient plus face à la réalité vécue par les populations du Sud-Liban. Villages détruits, familles déplacées, pauvreté accrue, absence de perspectives économiques : le prix payé apparaît désormais disproportionné, voire absurde, aux yeux de nombreux militants. Le chiffre avancé — 60 à 70 % de combattants partageant ce constat en privé — est vertigineux. Même s’il doit être manié avec prudence, il traduit une lassitude profonde, rarement exprimée mais largement ressentie.
Cette fatigue sociale rejoint une aspiration nouvelle : la normalité. L’idée même de « rendre les armes » en échange d’une vie digne aurait été inimaginable il y a encore dix ans. Aujourd’hui, elle circule dans les conversations internes. Ce basculement est stratégique : il ne s’agit plus d’une défaite militaire, mais d’une érosion du consentement à la guerre. Or, aucun mouvement armé ne survit durablement lorsque sa base humaine cesse d’y croire.
Le discours du Premier ministre libanais Nawaf Salam, rappelant qu’« il ne peut y avoir deux armées dans un même État », trouve ici un écho inédit. Longtemps perçues comme des déclarations symboliques sans effet réel, ces paroles rencontrent désormais une réalité sociologique nouvelle. Le Hezbollah n’est plus seulement contesté par ses adversaires politiques, mais silencieusement interrogé par ses propres rangs. Le fossé entre l’État libanais et la milice reste immense, mais la légitimité exclusive des armes commence à se fissurer de l’intérieur.
À cette crise idéologique s’ajoute une crise de leadership. La disparition de Hassan Nasrallah marque bien plus qu’un changement de visage à la tête du mouvement. Nasrallah incarnait une autorité charismatique, capable de transformer les revers en récits de résistance et de maintenir une cohésion quasi mystique. Son successeur, Naim Qassem, apparaît — selon le témoignage — comme distant, inaudible et incapable de fédérer. Le contraste est brutal. Là où Nasrallah parlait à la fois aux combattants, aux civils et au monde arabe, Qassem peine à créer un lien émotionnel et stratégique avec ses troupes. La perte de cette figure centrale accélère la fragmentation interne et affaiblit la discipline.
Mais l’élément le plus déstabilisant reste sans doute la conviction d’une infiltration massive par Israël. L’idée que « l’ennemi sait plus de choses sur nous que nous-mêmes » est dévastatrice pour toute organisation clandestine. Qu’elle soit totalement exacte ou partiellement exagérée, cette perception suffit à provoquer une paralysie interne. Soupçons, peur des fuites, méfiance entre unités : le ciment de la confiance se délite.
Le chiffre avancé jusqu’à 70 % d’activistes travaillant volontairement ou non pour Israël est probablement symbolique, mais il révèle une réalité psychologique : le Hezbollah ne se sent plus maître de son propre secret.
Cette inversion du rapport psychologique est lourde de conséquences. Le fait que des militants attendent les déclarations du porte-parole de Tsahal en arabe pour « comprendre ce qui va leur arriver » est un aveu de perte d’initiative stratégique. Le Hezbollah, autrefois force dissuasive, apparaît désormais sur la défensive, réactif, inquiet. La supériorité technologique et informationnelle israélienne n’est plus seulement militaire ; elle est devenue mentale.
Pour autant, il serait erroné d’annoncer l’effondrement imminent du Hezbollah. Comme le rappellent les experts, l’organisation demeure structurée, patiente, profondément enracinée dans certaines zones et dotée d’une culture de résilience forgée par des décennies de clandestinité. Abandonner les armes serait pour sa direction un risque existentiel, car cela signifierait perdre à la fois son levier politique, son statut régional et sa raison d’être idéologique. C’est précisément pour cela que la direction résistera farouchement à toute évolution rapide.
Mais ce témoignage marque un tournant. Le Hezbollah n’est plus ce bloc monolithique, sûr de lui et de sa mission. Le mythe de l’unité, de l’invulnérabilité et de la certitude idéologique s’effrite.
Les fissures sont encore silencieuses, confinées aux conversations privées et aux murmures, mais elles existent. Et dans l’histoire des mouvements armés, ce sont souvent ces fissures invisibles qui annoncent les transformations les plus profondes.
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