Vayé’hi (וַיְחִי) se traduit par « Et il vécut ». C’est le premier mot de la paracha Vayé’hi (Genèse 47,28) et il annonce paradoxalement la fin de la vie de Jacob, tout en soulignant une vie accomplie, pleine de sens et de transmission spirituelle.
La Paracha Vayé’hi peut expliquer la situation éthique, politique et sociale contemporaine, Vayé’hi face au monde contemporain signifie bénédiction, responsabilité et malheureusement fracture morale
La Paracha Vayé’hi n’est pas un récit de fin, mais un texte de seuil. Jacob et Joseph quittent ce monde, mais lèguent à leurs descendants une grille de lecture pour affronter l’histoire. Or, cette grille résonne avec une acuité troublante dans notre époque marquée par la confusion morale, la fragilité des institutions et la crise de sens.
Comparer Vayé’hi à notre situation éthique, politique et sociale actuelle, c’est mesurer l’écart entre une civilisation fondée sur la transmission et un monde qui tend à l’amnésie.
Dans Vayé’hi, Jacob bénit. Il ne rompt pas, il ne détruit pas, il ne « déconstruit » pas ses fils : il les nomme,un par un, les situe, les responsabilise. Même lorsqu’il critique, il le fait pour inscrire chacun dans une continuité. La bénédiction biblique est une parole qui relie passé, présent et avenir.
Mais notre époque politique éthique et sociale valorise la rupture permanente. Les générations sont dressées les unes contre les autres, les héritages sont soupçonnés, parfois criminalisés. La mémoire est perçue comme un poids, non comme une ressource. Cette logique traverse aussi bien les débats identitaires que les révolutions culturelles : on préfère effacer plutôt que transmettre.
Le résultat est visible : des sociétés sans récit commun, où l’individu est sommé d’inventer seul son sens, sans repères solides. Vayé’hi nous rappelle qu’une société qui ne bénit plus – c’est-à-dire qui ne transmet plus – se condamne à l’instabilité morale.
Jacob choisit Éphraïm et Manassé les deux enfants de Joseph comme modèles précisément parce qu’ils ont su vivre dans une civilisation dominante sans perdre leur identité. Ils ne se sont ni dissous dans l’Égypte, ni marginalisés volontairement. Ils ont assumé une double compétence : être de leur temps tout en restant fidèles à leur origine.
Aujourd’hui, la question de l’assimilation se pose de manière aiguë, bien au-delà du monde juif. Les démocraties occidentales oscillent entre deux excès : l’effacement identitaire total au nom du progrès, ou le repli identitaire agressif par peur de la dilution. Dans les deux cas, le résultat est une fracture sociale croissante.
Le modèle d’Éphraïm et Manassé propose une troisième voie : l’identité comme force intérieure, non comme slogan politique. Ce modèle manque cruellement à nos sociétés où l’identité est devenue soit un produit de consommation, soit un instrument de conflit.
Jacob bénit Juda en lui confiant la royauté, mais cette royauté est conditionnée : le pouvoir n’est légitime que s’il sert une mission morale. Dans la Torah, le leadership n’est jamais un droit, mais un fardeau éthique. Il faudrait aujourd'hui que les dirigeants de l'Etat d'Israël s'en souviennent !
À l’opposé, la scène politique actuelle est dominée par la communication, l’émotion instantanée et la recherche de légitimité médiatique. Les dirigeants sont souvent jugés non sur leur capacité à transmettre une vision de long terme, mais sur leur aptitude à capter l’attention à court terme. Le politique devient gestionnaire de crises plutôt que porteur de sens, ce qui entraine des haines et des dissensions dont les ennemis profitent.
Cette dérive crée une méfiance généralisée envers les institutions. Là où Jacob préparait l’avenir sur plusieurs générations, nos systèmes politiques fonctionnent à l’horizon d’un cycle électoral, parfois même d’un simple sondage.
Joseph meurt en Égypte, mais refuse d’y être enterré. Il incarne une conscience aiguë du provisoire. L’Égypte est un lieu de réussite, mais jamais une finalité.
Notre monde moderne, en revanche, couronne l’instant présent. L’économie, la technologie et même les relations humaines sont pensées dans l’immédiateté. L’idée de finalité, de promesse, de destination collective a presque disparu. Nous vivons dans un exil sans troisième Temple, un mouvement sans boussole.
La Torah nous enseigne que l’exil n’est supportable que s’il est orienté vers un retour, réel ou symbolique. Sans horizon, la réussite devient vide, et la puissance, stérile.
Enfin, Vayé’hi éclaire la situation d’Israël aujourd’hui. Comme Jacob en Égypte, Israël dérange non par domination, mais par existence même. Il rappelle au monde que l’histoire a un sens, que la mémoire compte, que l’identité n’est pas négociable. C’est précisément pour cela qu’il est attaqué.
Dans un monde qui préfère l’obscurité confortable à la lumière exigeante, Israël agit comme un révélateur. Il met à nu les contradictions morales des discours universalistes incapables d’assumer leurs propres valeurs lorsqu’elles sont mises à l’épreuve.
Vayé’hi pose une question radicale à notre époque : voulons-nous bénir ou rompre ? Transmettre ou effacer ? Assumer une responsabilité collective ou nous dissoudre dans l’instant ?
Jacob et Joseph nous enseignent que survivre ne suffit pas. Il faut vivre pour transmettre. Une société qui ne sait plus bénir ses enfants – c’est-à-dire leur donner un sens, une direction et une exigence morale – prépare sa propre disparition.
Face à la confusion éthique et politique actuelle, la Paracha Vayé’hi n’est pas un texte ancien : c’est un miroir. Et ce miroir, aujourd’hui, dérange autant qu’il éclaire.
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