Partir d’un bazar de quartier pour bâtir l’une des enseignes alimentaires les plus florissantes de France relève presque du roman entrepreneurial.
C’est pourtant l’histoire bien réelle des frères Badurian, originaires de Lyon, qui ont su transformer une intuition simple en un concept redoutablement efficace : redonner toute sa noblesse au produit frais, en s’inspirant à la fois des marchés traditionnels et des codes modernes de la grande distribution.
Dans les années 1980, à Lyon, les frères Badurian tiennent un commerce de bazar, un lieu où l’on vend un peu de tout, sans spécialisation marquée. Très vite, ils observent un phénomène qui leur saute aux yeux : les clients reviennent toujours pour les mêmes produits, ceux qui ont du goût, ceux qui sentent le terroir, ceux qui rappellent les étals colorés des marchés populaires.
Fruits, légumes, fromages, viandes, poissons. À l’époque, la grande distribution mise sur le volume, les prix cassés et la standardisation. Eux pressentent au contraire une lassitude croissante des consommateurs face à des produits fades, sans identité ni traçabilité.
L’idée de Grand Frais naît ainsi d’un constat presque banal mais visionnaire : les Français aiment manger bien, mais veulent aussi de la transparence, du choix et une forme de mise en scène du produit. Les frères Badurian imaginent alors un lieu hybride, à mi-chemin entre le marché couvert et le supermarché, où chaque univers serait confié à un spécialiste. Le primeur resterait primeur, le boucher resterait boucher, le fromager resterait fromager. Une révolution silencieuse dans un secteur dominé par les centrales d’achat et les rayons uniformisés.
Le premier magasin Grand Frais ouvre ses portes et le succès est immédiat. Les clients sont frappés par l’abondance, la fraîcheur apparente, les couleurs, les odeurs. On ne pousse plus un chariot dans un alignement froid de gondoles : on déambule. On choisit. On compare. On redécouvre des produits oubliés. Très vite, le bouche-à-oreille fait son œuvre. Grand Frais n’est pas seulement un lieu où l’on achète, c’est une expérience presque sensorielle.
Au fil des années, le concept s’affine sans jamais se renier. L’enseigne refuse la dilution de son ADN. Elle ne cherche pas à concurrencer frontalement les hypermarchés sur les prix, mais sur la qualité perçue et la diversité. Elle s’appuie sur Prosol, son principal grossiste en produits frais, pour sécuriser les approvisionnements et maintenir une exigence constante. Cette organisation en pôles spécialisés devient la clé de son efficacité économique.
Alors que beaucoup d’enseignes traditionnelles peinent à se renouveler, Grand Frais poursuit une croissance régulière. Là où d’autres ferment des magasins, elle en ouvre. Là où le commerce de centre-ville souffre, elle voit une opportunité. L’enseigne comprend très tôt que les consommateurs veulent revenir à des commerces de proximité, sans renoncer à l’offre large ni à des prix maîtrisés. Cette stratégie explique aujourd’hui l’intérêt porté aux magasins Gifi en difficulté. Transformer des rayons de bazar en temples du produit frais n’est pas une provocation, mais presque un clin d’œil à l’histoire des frères Badurian.
Le rachat annoncé de 25 à 30 magasins Gifi s’inscrit dans cette logique de reconquête des centres-villes français. Derrière la boutade sur les carottes remplaçant les tabourets se cache une réalité économique puissante : Grand Frais est devenu un moteur d’emplois. Entre 3 000 et 3 500 embauches sont prévues dès 2026, notamment grâce à l’ouverture d’une vingtaine de nouveaux magasins. Une performance remarquable dans un contexte où le commerce de détail traverse une crise profonde.
L’entrée du fonds américain Apollo au capital de Prosol marque une nouvelle étape. Certains y voient une rupture, d’autres une accélération. Jean-Paul Mochet, PDG de Prosol, parle d’un engouement fort et assume une ambition claire : doubler la taille de l’entreprise en cinq ans. L’arrivée d’Apollo, qui prévoit d’installer une présence renforcée à Paris pour piloter son développement européen, témoigne de la confiance accordée à un modèle français devenu référence.
Ce succès n’est pas seulement financier. Il raconte aussi une évolution sociétale. Grand Frais prospère parce qu’il répond à une attente profonde : manger mieux sans renoncer à l’accessibilité. En remettant le produit au centre, en valorisant les métiers, en recréant une forme de marché moderne, les frères Badurian ont anticipé un mouvement de fond bien avant qu’il ne devienne une tendance.
De Lyon aux centres-villes de toute la France, l’histoire de Grand Frais est celle d’un pari sur le goût, la proximité et l’intelligence du consommateur. Un pari qui, aujourd’hui, continue de porter ses fruits et légumes.
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