Au XIIIᵉ siècle, les petits-fils de Gengis Khan dominent l’immense empire mongol. L’un d’eux, Möngke, charge son frère cadet Kubilaï d’achever la conquête de la Chine. Stratège habile, ce dernier comprend que son pouvoir ne peut se consolider qu’en conciliant deux univers opposés :
La culture nomade des Mongols, attachée aux steppes, aux yourtes et à une organisation militaire souple, les traditions sédentaires chinoises, héritières d’un millénaire de bureaucratie, d’architecture monumentale et de raffinement lettré.
Xanadu, Capitale disparue des steppes
Pour incarner cette fusion, Kubilaï Khan commande la construction d’une capitale entièrement nouvelle au nord de Pékin. Le site choisi, vaste de 25 000 hectares, accueille dès 1256 une ville hors du commun, édifiée par des milliers d’ouvriers et esclaves. C’est le futur Xanadu ou Shangdu en chinois, signifiant « capitale supérieure ».
La ville doit incarner la puissance du khan et la grandeur de sa dynastie, tout en conciliant les influences : palais et maisons de pierre à la chinoise, yourtes mobiles dans les faubourgs, organisation urbaine à plan carré inspirée de la tradition impériale, mais insérée dans l’espace des steppes.
Xanadu impressionne par son organisation stricte et hiérarchisée : Au centre, le palais impérial s’élève sur 550 mètres de largeur, résidence de Kubilaï et de sa cour rapprochée. Autour, une enceinte carrée de 1,5 km abrite l’élite impériale, les fonctionnaires, ingénieurs et militaires. À la périphérie, une cité extérieure carrée de 2 km accueille le peuple, réparti entre maisons de pierre et yourtes mongoles.
Les récits de Marco Polo, qui séjourna dix-sept ans au service de Kubilaï Khan, décrivent des palais de marbre et de bois, des jardins luxuriants, et même un immense parc zoologique destiné aux plaisirs cynégétiques du souverain. Pour l’explorateur vénitien, Xanadu est une capitale éclatante, symbole d’un empire universel.
Mais cette vision enthousiaste n’est pas partagée par tous. Les élites chinoises, humiliées par la conquête, perçoivent la cité comme grossière, marquée par le manque de raffinement « barbare » des Mongols. De leur côté, de nombreux nomades critiquent les choix de Kubilaï, trop proches de la culture han et éloignés de la simplicité des traditions de steppe.
Xanadu reflète donc un équilibre fragile : une vitrine impériale, mais aussi un lieu de tensions entre deux visions du monde.
En 1259, Kubilaï est proclamé Grand Khan. Il baptise officiellement sa cité Shangdu/Xanadu et en fait sa capitale. Cependant, dès 1264, pour mieux administrer la Chine, il déplace son siège principal à Daidu (l’actuel Pékin). Xanadu devient alors une capitale d’été, résidence secondaire et symbole de prestige, mais perd sa fonction centrale.
Ce choix reflète un dilemme politique : rester fidèle aux traditions nomades ou s’ancrer dans la culture chinoise. Kubilaï opte pour un compromis qui finit par mécontenter tout le monde. Après sa mort (1294), l’équilibre se délite. Les tensions entre Mongols et Chinois s’exacerbent. En 1368, une révolte chinoise balaie la dynastie mongole des Yuan. Xanadu est prise, pillée et abandonnée.
En moins d’un siècle, la « capitale supérieure » est passée du rang de métropole impériale à celui de ville fantôme. Ses murailles et ses palais tombent en ruines, engloutis par la steppe.
Si la ville disparaît physiquement, son image continue de fasciner. Marco Polo l’a immortalisée dans son Devisement du monde. Au XVIIIᵉ siècle, le poète anglais Samuel Taylor Coleridge consacre un poème célèbre (Kubla Khan, or A Vision in a Dream) à cette « cité aux dômes splendides », renforçant le mythe occidental de Xanadu comme une capitale de rêve, à la fois réelle et imaginaire.
Aujourd’hui, les vestiges archéologiques de Xanadu, situés à environ 350 km au nord de Pékin, sont protégés et inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012. On y distingue encore les fondations, les murs de l’enceinte et des traces d’urbanisme régulier. Pour les historiens, la cité incarne un exemple unique de fusion culturelle : rencontre entre architecture chinoise et traditions nomades, entre administration bureaucratique et société de steppe.
Mais Xanadu est aussi le symbole des illusions perdues : celle d’un empire universel durable, celle d’une synthèse harmonieuse entre des mondes trop différents. Sa disparition rappelle combien les équilibres politiques les plus puissants peuvent être précaires.
Xanadu fut plus qu’une capitale : un laboratoire de coexistence entre deux civilisations. En conciliant palais monumentaux et yourtes mobiles, administration savante et traditions guerrières, Kubilaï Khan avait imaginé une cité vitrine de son empire. Pourtant, cette fusion, admirée par Marco Polo, suscita aussi le rejet des Chinois comme des Mongols.
Moins d’un siècle après son apogée, Xanadu était déjà une ruine, balayée par la révolte et l’oubli. Aujourd’hui, ses vestiges rappellent à la fois la grandeur et la fragilité des empires, ainsi que l’éternel défi de concilier des cultures opposées.
© 2025 JBCH. Tous droits réservés. Reproduction du texte interdite sans autorisation
Cet article est personnel, je ne prétends pas être ni un scientifique, ni un historien, ni un professionnel du journalisme...
C'est délicat de témoigner quand on est un profane, mais dans ce blog, j'exprime en général un coup de coeur
d'après l'actualité , et le lecture de ma revue de presse internationale quotidienne
🇬🇧 English
Xanadu, the Lost Capital of the Steppes
In the 13th century, the grandsons of Genghis Khan ruled the immense Mongol Empire. One of them, Möngke, tasked his younger brother Kublai with completing the conquest of China. A shrewd strategist, Kublai understood that his power could only be consolidated by reconciling two opposing worlds:
The nomadic culture of the Mongols, tied to the steppes, yurts, and flexible military organization, and the sedentary Chinese traditions, heirs to a millennium of bureaucracy, monumental architecture, and refined scholarship.
Xanadu: A vanished capital
To embody this fusion, Kublai Khan ordered the construction of an entirely new capital north of Beijing. The chosen site, spanning 25,000 hectares, began to host an extraordinary city in 1256, built by thousands of workers and slaves. This was to be the future Xanadu, or Shangdu in Chinese, meaning “upper capital.”
The city was designed to symbolize the khan’s power and the greatness of his dynasty while reconciling influences: Chinese-style palaces and stone houses, nomadic yurts in the outskirts, an urban plan in the square tradition of Chinese emperors, yet inserted into the open space of the steppes.
Xanadu impressed with its strict and hierarchical organization: at the center, the imperial palace stretched 550 meters wide, residence of Kublai and his close court. Around it, a square enclosure of 1.5 km housed the imperial elite, officials, engineers, and soldiers. On the periphery, an outer square city of 2 km welcomed the common people, divided between stone houses and Mongol yurts.
Marco Polo, who spent seventeen years in Kublai Khan’s service, described marble and wooden palaces, lush gardens, and even a vast zoological park for the sovereign’s hunting pleasures. For the Venetian explorer, Xanadu was a dazzling capital, the symbol of a universal empire.
But not everyone shared this enthusiasm. The Chinese elites, humiliated by conquest, saw the city as crude, marked by the “barbarian” lack of refinement of the Mongols. Many nomads, in turn, criticized Kublai’s choices as too close to Han culture and too distant from the simplicity of the steppe.
Xanadu thus reflected a fragile balance: an imperial showcase, but also a place of tension between two worldviews.
In 1259, Kublai was proclaimed Great Khan. He officially named his city Shangdu/Xanadu and made it his capital. However, by 1264, to better administer China, he moved his main seat to Daidu (modern Beijing). Xanadu then became a summer capital, a secondary residence and symbol of prestige, but lost its central role.
This decision reflected a political dilemma: remain faithful to nomadic traditions or anchor oneself in Chinese culture. Kublai chose a compromise that ultimately displeased both sides. After his death (1294), the balance unraveled. Tensions between Mongols and Chinese grew worse. In 1368, a Chinese revolt overthrew the Yuan dynasty. Xanadu was taken, pillaged, and abandoned.
In less than a century, the “upper capital” had gone from imperial metropolis to ghost town. Its walls and palaces fell into ruin, swallowed by the steppe.
Though the city disappeared physically, its image endured. Marco Polo immortalized it in his Description of the World. In the 18th century, the English poet Samuel Taylor Coleridge dedicated a famous poem (Kubla Khan, or A Vision in a Dream) to this “stately pleasure-dome,” reinforcing the Western myth of Xanadu as a dream capital, both real and imaginary.
Today, the archaeological remains of Xanadu, about 350 km north of Beijing, are protected and listed as a UNESCO World Heritage Site since 2012. Foundations, city walls, and traces of regular urban planning can still be seen. For historians, the city embodies a unique example of cultural fusion: a meeting of Chinese architecture and nomadic traditions, bureaucratic administration and steppe society.
But Xanadu is also a symbol of lost illusions: that of a lasting universal empire, that of a harmonious synthesis between worlds too different. Its disappearance reminds us how precarious even the most powerful political balances can be.
Xanadu was more than a capital: it was a laboratory of coexistence between two civilizations. By combining monumental palaces and mobile yurts, scholarly administration and warrior traditions, Kublai Khan had imagined a showcase city for his empire. Yet this fusion, admired by Marco Polo, also provoked rejection from both Chinese and Mongols.
Less than a century after its peak, Xanadu was already in ruins, swept away by revolt and oblivion. Today, its remains evoke both the grandeur and fragility of empires, as well as the eternal challenge of reconciling opposing cultures.
© 2025 JBCH. All rights reserved. Reproduction of the text without permission is prohibited.
This article is personal. I do not claim to be a scholar, historian, or professional journalist… It is delicate to bear witness as a layman, but in this blog, I usually express a heartfelt reaction inspired by the news and my daily international press review.
🇪🇸 Español
Xanadú, la capital perdida de las estepas
En el siglo XIII, los nietos de Gengis Kan dominaban el inmenso Imperio mongol. Uno de ellos, Möngke, encargó a su hermano menor, Kublai, completar la conquista de China. Estratega hábil, Kublai comprendió que su poder solo podía consolidarse conciliando dos mundos opuestos:
La cultura nómada de los mongoles, ligada a las estepas, las yurtas y una organización militar flexible, y las tradiciones sedentarias chinas, herederas de un milenio de burocracia, arquitectura monumental y refinamiento letrado.
Xanadú: una capital desaparecida
Para encarnar esta fusión, Kublai Kan mandó construir una capital completamente nueva al norte de Pekín. El lugar elegido, de 25.000 hectáreas, comenzó a acoger en 1256 una ciudad extraordinaria, edificada por miles de obreros y esclavos. Era el futuro Xanadú, o Shangdu en chino, que significa “capital superior.”
La ciudad debía simbolizar el poder del kan y la grandeza de su dinastía, conciliando influencias: palacios y casas de piedra al estilo chino, yurtas móviles en los suburbios, una organización urbana de plan cuadrado inspirada en la tradición imperial, pero insertada en el espacio de las estepas.
Xanadú impresionaba por su organización estricta y jerárquica: en el centro, el palacio imperial se extendía 550 metros de ancho, residencia de Kublai y su corte cercana. Alrededor, un recinto cuadrado de 1,5 km albergaba a la élite imperial, los funcionarios, ingenieros y militares. En la periferia, una ciudad exterior cuadrada de 2 km acogía al pueblo, repartido entre casas de piedra y yurtas mongolas.
Los relatos de Marco Polo, que sirvió diecisiete años a Kublai Kan, describen palacios de mármol y madera, jardines exuberantes e incluso un inmenso parque zoológico destinado a los placeres cinegéticos del soberano. Para el explorador veneciano, Xanadú era una capital deslumbrante, símbolo de un imperio universal.
Pero esta visión entusiasta no era compartida por todos. Las élites chinas, humilladas por la conquista, percibían la ciudad como tosca, marcada por la falta de refinamiento “bárbaro” de los mongoles. Muchos nómadas, por su parte, criticaban las decisiones de Kublai, demasiado cercanas a la cultura han y alejadas de la simplicidad de las tradiciones esteparias.
Xanadú reflejaba así un equilibrio frágil: un escaparate imperial, pero también un lugar de tensiones entre dos visiones del mundo.
En 1259, Kublai fue proclamado Gran Kan. Bautizó oficialmente su ciudad Shangdu/Xanadú y la convirtió en su capital. Sin embargo, en 1264, para administrar mejor China, trasladó su sede principal a Daidu (la actual Pekín). Xanadú se convirtió entonces en capital de verano, residencia secundaria y símbolo de prestigio, pero perdió su función central.
Esta elección reflejaba un dilema político: ser fiel a las tradiciones nómadas o arraigarse en la cultura china. Kublai optó por un compromiso que terminó descontentando a todos. Tras su muerte (1294), el equilibrio se deshizo. Las tensiones entre mongoles y chinos se intensificaron. En 1368, una revuelta china derribó a la dinastía Yuan. Xanadú fue tomada, saqueada y abandonada.
En menos de un siglo, la “capital superior” pasó de ser metrópolis imperial a ciudad fantasma. Sus murallas y palacios cayeron en ruinas, engullidos por la estepa.
Aunque la ciudad desapareció físicamente, su imagen continuó fascinando. Marco Polo la inmortalizó en su Descripción del mundo. En el siglo XVIII, el poeta inglés Samuel Taylor Coleridge le dedicó un célebre poema (Kubla Khan, or A Vision in a Dream), reforzando el mito occidental de Xanadú como una capital soñada, a la vez real e imaginaria.
Hoy en día, los restos arqueológicos de Xanadú, situados a unos 350 km al norte de Pekín, están protegidos e inscritos en la lista del Patrimonio Mundial de la UNESCO desde 2012. Aún se distinguen las fundaciones, los muros de la muralla y huellas de urbanismo regular. Para los historiadores, la ciudad encarna un ejemplo único de fusión cultural: encuentro entre arquitectura china y tradiciones nómadas, entre administración burocrática y sociedad de estepa.
Pero Xanadú es también símbolo de ilusiones perdidas: la de un imperio universal duradero, la de una síntesis armoniosa entre mundos demasiado distintos. Su desaparición recuerda cuán precarios pueden ser los equilibrios políticos más poderosos.
Xanadú fue más que una capital: un laboratorio de coexistencia entre dos civilizaciones. Al conciliar palacios monumentales y yurtas móviles, administración erudita y tradiciones guerreras, Kublai Kan había imaginado una ciudad escaparate de su imperio. Sin embargo, esta fusión, admirada por Marco Polo, también suscitó el rechazo de chinos y mongoles.
Menos de un siglo después de su apogeo, Xanadú ya era una ruina, barrida por la revuelta y el olvido. Hoy, sus vestigios evocan tanto la grandeza como la fragilidad de los imperios, así como el desafío eterno de conciliar culturas opuestas.
© 2025 JBCH. Todos los derechos reservados. Queda prohibida la reproducción del texto sin autorización.
Este artículo es personal. No pretendo ser científico, ni historiador, ni periodista profesional… Es delicado dar testimonio como profano, pero en este blog suelo expresar un flechazo inspirado por la actualidad y la lectura de mi prensa internacional cotidiana.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire