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lundi 20 octobre 2025

La BNF a mis ses "Nabis" de couleur JBCH N° 536

Les Nabis : quand l’art devient vie (mon analyse est inspirée de l’exposition « Impressions Nabies » à la BnF Richelieu, 2025)


À la toute fin du XIXᵉ siècle, alors que la modernité industrielle bouleverse les modes de vie et les sensibilités, un groupe de jeunes artistes, à peine âgés de vingt ans, décide de redéfinir le rôle de l’art dans la société. 


Ils se nomment les Nabis, mot hébreu signifiant prophètes. Et leur mission est claire : « Mettre de l’art partout ». Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis, Félix Vallotton, Paul Sérusier, Ker-Xavier Roussel ou encore Henri-Gabriel Ibels, tous revendiquent une même ambition : faire descendre l’art du piédestal des musées pour l’intégrer à la vie quotidienne.



La Bibliothèque nationale de France met aujourd’hui en lumière cet idéal à travers une exposition consacrée aux estampes des Nabis. Ces œuvres, longtemps reléguées au second plan derrière les toiles et fresques, révèlent pourtant toute la force novatrice du mouvement. La gravure sur bois et la lithographie deviennent, dans leurs mains, un terrain d’expérimentation radical.




Les estampes nabies sont tout sauf sages : elles sont explosives, rêveuses, brutes et lumineuses. À la fin du XIXᵉ siècle, cette technique connaît un véritable âge d’or. Sa diffusion plus abordable que la peinture – grâce à la reproduction de plusieurs feuilles à partir d’une même matrice – en fait un vecteur démocratique de l’art. Les Nabis exploitent cette possibilité pour habiller les murs, les affiches, les programmes de théâtre, les partitions, et même les objets domestiques.


Ainsi, l’estampe devient un art de l’intime. Vuillard en fait un miroir de la vie quotidienne dans ses séries Paysages et intérieurs, où la douceur des tons rompus épouse la mélancolie du foyer bourgeois. Bonnard, avec ses gestes spontanés et ses griffures vibrantes, fait naître la tendresse d’un Enfant à la lampe ou la lumière tremblée d’un Verger. Vallotton, lui, impose un style à part : la puissance du noir et des aplats tranchants. Ses gravures, comme L’Argent (1898), dénoncent la comédie du mariage et les hypocrisies sociales dans un jeu d’ombres presque expressionniste avant l’heure.


Les Nabis, prophètes d’un art total Sous l’influence des estampes japonaises  que Paris découvre à la même époque , les Nabis s’éloignent du naturalisme pour explorer une syntaxe visuelle plus symbolique et décorative. Ils privilégient la surface, la couleur, la ligne épurée. Maurice Denis formule la célèbre maxime :


« Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »


Cette phrase condense tout le programme esthétique du groupe : la peinture, la gravure, le décor, la typographie ou l’affiche ne sont plus des disciplines séparées, mais des fragments d’un même langage visuel, où tout est art. C’est aussi une réponse spirituelle à la modernité, une manière de réenchanter le quotidien à travers le beau.


Le rôle des éditeurs et la diffusion d’un art populaire Le grand galeriste Ambroise Vollard comprend très tôt l’importance de ce mouvement et propose à Bonnard, Vuillard et Denis de publier des albums monographiques. Ces recueils, aujourd’hui exposés dans leur intégralité à la BnF, furent à l’époque un échec commercial, mais un succès esthétique majeur. Ils ont permis d’ancrer l’estampe comme un médium à part entière de la modernité, capable de rivaliser avec la peinture.


Les Nabis inaugurent ainsi une idée essentielle : l’art n’est pas réservé à l’élite, il peut orner un salon, un livre, un paravent. Leur ambition, bien qu’utopique, anticipe les grands mouvements d’intégration artistique du XXᵉ siècle — du Bauhaus au design contemporain.


L’héritage d’un art de la confidence Comme le soulignait le critique Roger Marx, l’estampe originale est une « émanation spontanée du génie de l’artiste », à savourer « dans l’intimité du calme ». Cette dimension méditative, presque mystique, relie les Nabis à leur nom même : des prophètes, porteurs d’une vision intérieure.


En jouant sur les contrastes entre vide et plein, entre lumière et noirceur, les Nabis transforment la gravure en langage émotionnel. Chez Roussel, le blanc du papier devient lumière ; chez Maillol, les vagues gravées respirent le Japon ; chez Bonnard, chaque trait est un battement de cœur.


Une modernité toujours vivante, plus d’un siècle plus tard, leur œuvre résonne avec nos interrogations contemporaines : comment réconcilier l’art, la technologie et la vie quotidienne ? Les Nabis répondaient déjà : par la présence du beau dans le simple, par une esthétique du sensible.


L’exposition « Impressions nabies » de la BnF Richelieu (jusqu’au 11 janvier 2026) et celle consacrée à Henri-Gabriel Ibels au musée Maurice-Denis prolongent cette réflexion. 


Elles rappellent que ces jeunes artistes, prophètes de la couleur et de l’intériorité, ont su donner au monde moderne un souffle poétique : l’idée que chaque objet, chaque mur, chaque page peut devenir œuvre d’art.


Les Nabis ne voulaient pas seulement peindre : ils voulaient élever la vie au rang d’art — et c’est peut-être là, encore aujourd’hui, leur véritable prophétie.





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