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dimanche 26 octobre 2025

Sifflez au Marché de Tunis JBCH N° 559


Les Sifflets des Familles : Mélodies Secrètes de Tunis à La Goulette (Années 1950)


Dans les ruelles étroites de la Hara de Tunis, au cœur des années 1950, le sifflet n'était pas qu'un son fugace porté par le vent salé de la Méditerranée. C'était un héritage vivant, un fil invisible tissé entre les générations, une signature, un code qui transcendait les murs épais des maisons des rues, des ruelles, du marché, au milieu des cris des marchands ambulants.


Les Juifs tunisiens, ces Twensa aux racines profondes, présents depuis 2 800 ans sur cette terre, avaient transformé cette habitude en rituel familial.


Le sifflet : chaque lignée adoptait un air spécifique, matérialisé par une musique naturelle de sept notes, parfois cinq, ou un trille ascendant, vacillait encore ; le sifflet était le messager infaillible, reconnaissable entre mille dans la cacophonie cosmopolite de la ville.




Inspiré des ombres reconstruites dans Sifflez pour Moi, ce roman d'un enfant du 3 rue d’Alger, de dix ans, où le sifflet du père : trois notes montantes, quatre descendantes devenait le fil rouge de la survie, cette coutume qui perdure, s'épanouit dans les années 50, quand Tunis renaissait, mêlant indistinctement Juifs, Arabes, Maltais Siciliens et Corses dans le bouillon de la vie quotidienne, et avant la chute … dans un nouvel univers inconnu dès 1960 (Bizerte)


Imaginez les après-midi brûlants de 1955, quand le soleil cognait sur les terrasses surchargées de linge, au milieu des buanderies, .Un garçon comme moi, narrateur de Sifflez pour Moi, debout sur la terrasse devant les clochers de la cathédrale, revenu de Paris, vingt ans plus tard, pour régler des affaires familiales, et qui errait dans le souk situé après la porte de France essayant de retrouver les airs fantômes de tous ces sifflets !


1 Les odeurs d'épices, de cuir tanné et de jasmin flottaient, rappelant le marché central d'octobre 1942 décrit dans le roman : cette "mer vivante" de couleurs et de cris, ce marché toujours présent n’a plus l’agitation des veilles de fêtes juives,


Soudain, un sifflet perçait le tumulte – do-ré-mi ascendant, puis fa-mi-ré-do descendant en cascade joyeuse. C'était l'air des Valensi, une famille Grana aux origines italiennes livournaises, prospères marchands de tissus.


Le siffleur, un oncle bedonnant nommé Raymond, appelait ses neveux dispersés aux étals voisins. "C'est pour nous réunir sans un mot," expliquait-il plus tard, assis sur un tabouret bancal, un verre de thé la menthe aux pignons à à la main. En effet, sous l'occupation, un cri pouvait attirer les miliciens ; le sifflet, lui, glissait comme un djinn invisible. ll est vrai que les djnouns hantaient les maisons …


Les enfants Valensi répondaient instinctivement, leurs lèvres pincées imitant l'air ancestral, hérité de grands-pères qui l'avaient utilisé pour chercher ses enfants ou sa femme … ou fuir les rafles des hommes habillés en noir de Vichy.


Non loin, dans la ruelle des forgerons, un autre sifflet résonnait : cinq notes rapides, comme un oiseau moqueur – sol-la-si bémol-la-sol. Celui des Guez, la lignée héroïque de Paul Guez, l'avocat décoré de la Grande Guerre, pilier du Comité des Douze pendant les mois sombres de 1942-1943.


Dans Sifflez pour Moi, Guez négociait avec le colonel Rauff , le boucher de Salonique, inventeur des camions à gazer, pour les travailleurs forcés, notant noms et dispenses sous la menace inquiétante voire mortelle des SS.


Le sifflet, en 1950, était transmis à ses descendants tous s'en servaient pour coordonner les livraisons, pour se contacter, tout ça a été remplacé par les iPhones .


2 Une nièce, prénommée Esther en hommage à une aïeule, sifflait depuis la terrasse pour rameuter ses frères rentrant de l'école de l'Alliance Israélite.


"Chaque famille avait son motif unique," confiait-elle, les yeux pétillants sous son foulard coloré.


"Les De Paz, ces fabricants de halwa et de bonbons optaient pour un trille doux, comme du sucre filé : mi-fa-sol-fa-mi-ré-do" C'était une reconnaissance instantanée : dans les fêtes interconfessionnelles à La Goulette, où Juifs et musulmans jouaient au foot comme avant la guerre, un sifflet familial coupait court aux quiproquos.


Un Arabe voisin, entendant l'air des Borgel – un descendant de Moïse Borgel, le "roi sage" arrêté en novembre 1942 , souriait et répondait d'un clin d'œil, glissant un morceau de pain italien frais et une tranche de boutargue de thon par la grille.


Cette habitude, est née de la nécessité de communiquer secrètement sous l'occupation, un code pour rassembler les frères au milieu du chaos d'El Aouina ou des camps de Mornag , s'était muée en symbole de résilience. Il permettait de contourner la pression exercée par les nazis.


En 1952, lors des tensions post-indépendance naissante, quand Habib Bourguiba murmurait déjà les vents du changement, les sifflets servaient aussi à signaler les réunions communautaires secrètes.


Elie Cohen-Hadria, médecin au regard d'acier du comité de recouvrement, sifflaient un air grave, descendant comme un soupir : ré-do-si bémol-la-sol-fami. Il appelait les notables à débattre des dettes de guerre, ces soixante-trois millions hypothéqués pour amendes et STO, encore en suspens dans les archives.


3 "C'était notre téléphone portable avant l'heure," riait un vieux forgeron, sculptant une menorah pour Hanoukkah. Les enfants l'apprenaient dès le berceau : imiter l'air paternel pour rentrer avant le couvre-feu imaginaire des parents inquiets.


Mais au-delà de l'utilité, le sifflet portait l'âme cosmopolite de Tunis. Dans les cafés comme le Paris-Bar sous le Cinéma Colisée, , où l'on sirotait des granités sous les regards de Pietri le Corse, un sifflet familial qui déclenchait des récits.


Un Maltais pro-Mussolini repenti sifflait l'air des Soria – magnats des minoteries, donateurs forcés de sept cent mille francs en décembre 1942, pour commander un café, intégrant le code juif par amitié.


Les femmes, souvent exclues des décisions communautaires, avaient leurs variantes : un trille plus aigu pour les mères appelant les filles du balcon, évitant les ragots des voisines comme Fatma la cuisinière fidèle du roman.


En 1956, avec l'exode naissant vers la France et dans une moindre mesure Israël les sifflets devinrent adieux déchirants.


Pendant des années, le même tableau, si triste : sur les quais du port, devant le Ville de France ou le Ville d’Oran, en partance pour Marseille, un père sifflait son air familial une dernière fois, et les enfants, dispersés dans la foule, lui répondaient en chœur, larmes aux yeux.


Comme dans l'épilogue de Sifflez pour Moi, où le narrateur, devenu homme, siffle pour ses enfants : « nos mélodies personnelles, un refus chanté de l’exil »


4 Dans les années d’après-guerre , ce n'était pas qu'une habitude ; c'était l'écho de la survie, un pont entre les ombres de 1942 et l'aube d'une Tunisie indépendante arabe dans laquelle les juifs présents à Carthage qu’ils ont construit avec les Phéniciens et la reine Didon, puis à Djerba, apportant les pierres du Temple de Salomon, ont été chassés.


Chaque famille, par son air unique, se reconnaissait, se protégeait, se perpétuait – un sifflet naturel, éternel, contre l'oubli.


Cent cinquante mille juifs quittaient la Tunisie, en quelques années, sans pouvoir vendre leurs maisons, sans aucun bien (les comptes en banque étaient bloqués), la majorité partaient pour la France, une petite minorité en Israël et au Canada.


Une idée qui me hante …


A ce jour personne n’a parlé de ce phénomène spécifique, aucun sociologue, aucun historien, et pourtant !!! Qui aurait la patience de récolter, d’enregistrer tous ces airs il doit y en avoir des milliers, et de monter un « Musée du Sifflet tunisien » ???


A vous de transmettre vos idées … sur JBCH Échanges

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