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mercredi 15 octobre 2025

Qui était Tocqueville ? JBCH N° 510

Rue de Tocqueville, dans le 17éme arrondissement de paris, je m'y rendais souvent pour aider mon pere à faire le marchéde la  rue Poncelet et pour visiter le docteur Jean Bellaich, cousin et ami de la famille,


Alors j'ai voulu mieux connaitre Tocqueville en dehors de ce que j'avais lu dans le "Lagarde et Michard"




Il est des auteurs dont on croit tout savoir, tant leur nom semble appartenir au patrimoine commun. Tocqueville fait partie de ces figures que l’on cite sans toujours les lire. Son œuvre, De la démocratie en Amérique (1835-1840), reste pourtant l’une des analyses les plus pénétrantes jamais écrites sur le destin politique et moral des sociétés modernes.


 Derrière la statue de l’observateur froid et du libéral lucide, il y a un homme inquiet, aristocrate en exil intérieur, témoin d’un monde en bascule entre l’ancien régime et la démocratie universelle.



Alexis de Tocqueville (1805-1859) n’appartient pas stricto sensu au Siècle des Lumières, mais il en est l’un des enfants les plus lucides. Issu d’une vieille noblesse normande, il naît après la Révolution française et vit dans une France où l’aristocratie, décapitée symboliquement par 1789, cherche encore sa place. 


Tocqueville hérite de la raison des Lumières, mais il la tempère d’un sens profond des limites de l’homme et de la fragilité des institutions.




Là où Voltaire, Rousseau ou Diderot croyaient au progrès linéaire de la raison, Tocqueville pressent le risque du conformisme démocratique. Il voit dans l’égalité non pas une conquête purement rationnelle, mais un mouvement providentiel, irréversible, qui change les rapports sociaux, politiques et moraux. Il écrit :

« L’égalité des conditions est un fait providentiel : il a toutes les caractéristiques d’un fait divin. »

Ainsi, Tocqueville relie la sociologie politique naissante à une forme de théologie historique : le progrès de l’égalité est inévitable, mais il exige une vigilance morale constante


Son chef-d’œuvre, De la démocratie en Amérique, n’est pas un hymne naïf à la liberté, mais une analyse dialectique de la démocratie. En observant l’Amérique des années 1830, il comprend que la démocratie ne signifie pas nécessairement liberté. 



Elle peut glisser vers un « despotisme doux », c’est-à-dire un système où les citoyens, croyant être libres, se soumettent à la tyrannie de l’opinion majoritaire ou de l’État bienveillant.


Tocqueville prophétise ici la société moderne : individualiste, égalitariste, mais souvent indifférente à la liberté intérieure. Il écrit :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde. »

 Et il décrit avec une acuité stupéfiante l’État-providence et le conformisme médiatique de notre temps.


Contrairement à ce que l’on croit parfois, Tocqueville n’a pas influencé directement la Constitution américaine, rédigée bien avant son voyage (1787). Mais il en a saisi mieux que quiconque la philosophie implicite : la séparation des pouvoirs, la souveraineté populaire tempérée par le droit, la vitalité des associations libres et la foi religieuse comme rempart moral.


Ses analyses influenceront profondément les penseurs du libéralisme moderne — John Stuart Mill, Raymond Aron, Hannah Arendt — et inspireront plus tard la sociologie politique américaine (Robert Putnam, Seymour Lipset). En un sens, Tocqueville a exporté la démocratie américaine vers l’Europe en la traduisant en concepts philosophiques.


Dans ses Souvenirs, il critique l’antisémitisme latent de la société française du XIXᵉ siècle. Son ami et traducteur Gustave de Beaumont, dans Marie ou l’esclavage aux États-Unis, dénonce d’ailleurs les discriminations raciales et religieuses avec la même passion. Tocqueville voit dans la Révolution française un processus d’émancipation universelle, y compris pour les Juifs. Il défend l’idée que la citoyenneté moderne doit transcender les appartenances ethniques et religieuses. 


Pour lui, la grandeur d’une démocratie se mesure à sa capacité à faire place à tous sans céder à la tyrannie des préjugés.


Chez Tocqueville, la liberté n’est pas une abstraction : c’est une pratique quotidienne qui s’apprend dans la participation citoyenne. Il se rapproche ici de Montesquieu plutôt que de Spinoza, en cherchant l’équilibre des pouvoirs comme garantie de la dignité humaine.


Tocqueville n’appartient pas seulement au XIXᵉ siècle : il parle à notre XXIᵉ siècle saturé d’informations, de populismes et d’individualismes. Il avait prévu la montée d’une opinion publique toute-puissante, façonnée par les médias, et le risque d’un État tentaculaire se présentant comme protecteur.

Il avertissait :

« Il n’y a pas de liberté sans morale, ni de morale sans foi. »

 

Aujourd’hui, à l’heure où les démocraties vacillent entre surveillance numérique et désengagement civique, Tocqueville reste un guide lucide. 


Son œuvre enseigne que la démocratie ne se sauve ni par la technique, ni par les slogans, mais par la vertu des citoyens, leur sens du devoir et leur conscience morale.


Tocqueville n’est pas un homme des Lumières, mais un lumiériste inquiet. Son œuvre prolonge la raison du XVIIIᵉ siècle en y ajoutant l’angoisse du XIXᵉ : celle d’un monde où l’égalité peut dévorer la liberté.





Son actualité tient à cette tension : il nous rappelle que la démocratie n’est pas un état, mais un combat  intérieur et collectif.


Il n’a pas voulu être prophète, mais il l’est devenu : témoin d’un monde où la quête de liberté exige, plus que jamais, de penser contre soi-même.


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