Le corps brisé, la peinture sauvée
Le 17 septembre 1925, à 18 ans, Frida est victime d’un terrible accident de bus à Mexico. Une barre métallique lui transperce la hanche et sort par le ventre, fracture son bassin en trois endroits, brise sa colonne vertébrale en plusieurs points, écrase son pied droit et disloque son épaule.
Les médecins ne lui donnent que quelques semaines à vivre. Elle survivra, mais passera le reste de sa vie dans la douleur chronique, avec plus de 30 opérations, des corsets en plâtre, des avortements spontanés, une jambe amputée en 1953.
C’est alitée, dans un lit à baldaquin équipé d’un miroir au plafond (offert par sa mère), qu’elle commence à peindre sérieusement. Son premier autoportrait date de 1926. Incapable de se lever pendant des mois, elle transforme son corps martyrisé en sujet principal : « Je peins des autoportraits parce que je suis souvent seule, parce que je suis la personne que je connais le mieux. »
L’invention d’un style unique : le « réalisme magique » personnel
Frida n’a suivi qu’un an de cours à l’Académie San Carlos et détestait l’académisme. Elle invente une peinture hybride :
• Hyper-réaliste dans le détail (sourcils joints, poils, veines, larmes, sang)
• Surréaliste dans la symbolique (fœtus morts, singes, racines, cœurs ouverts)
• Profondément mexicaine : tehuana (robes traditionnelles de l’isthme de Tehuantepec), ex-voto (petites peintures populaires de remerciement religieux), précolombien (pyramides, idoles, jaguars)
• Féministe avant l’heure : elle expose la douleur gynécologique, l’avortement, la stérilité, le désir lesbien (elle a eu des liaisons avec Josephine Baker, Dolores del Río, etc.)
Elle peint petit format (souvent 30 × 40 cm) parce qu’elle travaille allongée ou dans son corset. Ses tableaux sont des icônes laïques : chaque élément est chargé de sens autobiographique. Exemples célèbres :
• Henry Ford Hospital (1932) : Frida nue sur un lit d’hôpital, ensanglantée, tenant six rubans rouges reliés à un fœtus, un escargot, une machine, un os pelvien… après une fausse couche à Detroit.
• Les Deux Frida (1939) : après son divorce avec Diego Rivera, elle se représente en double, l’une en robe tehuana, l’autre en robe européenne victorienne, cœurs exposés et reliés par une artère.
• La Colonne brisée (1944) : son corps ouvert, tenu par un corset, avec une colonne ionique fracturée à la place de la colonne vertébrale, clous plantés dans la peau.
André Breton voulait la rattacher au surréalisme ; elle répondit : « On m’a prise pour une surréaliste. Ce n’est pas juste. Je n’ai jamais peint de rêves. J’ai peint ma propre réalité. »
Frida n’a vendu que quelques tableaux de son vivant et est morte à 47 ans en 1954, officiellement d’une embolie pulmonaire (peut-être un suicide). Pendant des décennies, elle restait « la femme de Diego Rivera ». C’est dans les années 1980-1990, avec le féminisme et le postcolonialisme, qu’elle devient une icône mondiale. Aujourd’hui, son autoportrait Le Rêve (Le Lit) vient d’être adjugé 54,7 millions de dollars chez Sotheby’s (novembre 2025), record absolu pour une artiste femme et pour un artiste latino-américain.
Son style – cru, intime, politique, flamboyant – a ouvert la voie à toute une génération d’artistes qui refusent la séparation entre vie et œuvre : Tracey Emin, Jenny Saville, Cindy Sherman, ou plus récemment les jeunes peintres mexicains comme Fabiola Menchelli ou Lucia Vidales.
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