Rechercher dans ce blog

samedi 29 novembre 2025

Une des Tribus perdues d'Israël ... JBCH N° 680

Il y a quelques années, à l'issue d'une conférence au Centre communautaire de Boulogne, , j’ai eu la chance extraordinaire de rencontrer Rav Eliyahu Avichail 


Rav Avichail, un homme d’un âge avancé mais d’une vitalité impressionnante, avec une barbe blanche et des yeux pétillants de passion, m’a immédiatement captivé. Sa vie entière avait été consacrée à la recherche des tribus perdues d’Israël, ces descendants des dix tribus du Nord exilées par les Assyriens il y a plus de 2 700 ans. 




Fondateur de l’association Amishav en 1975, il avait parcouru le monde – de l’Afghanistan à l’Éthiopie, en passant par l’Inde et la Birmanie – pour retrouver ces fragments oubliés du peuple juif. Il me raconta, avec une voix tremblante d’émotion, comment il avait dédié des décennies à étudier des traditions orales, des coutumes et des textes anciens pour prouver leur lien avec le judaïsme. “C’est une mission divine”, me dit-il, “de ramener les enfants perdus à la maison.”



Au cours de notre conversation, qui dura plus d’une heure autour d’un thé chaud, Rav Avichail me parla avec fierté de l’un de ses plus grands accomplissements : avoir convaincu Rav Yisrael Meir Lau, l’ancien Grand Rabbin d’Israël et une figure respectée du judaïsme mondial, de se rendre dans l’Est de l’Inde, plus précisément dans l’État de Mizoram, pour examiner et reconnaître la judéité d’une communauté appelée les Bnei Menashe (ou “fils de Manassé”). 


Rav Lau, survivant de la Shoah et symbole de résilience juive, était initialement sceptique, comme beaucoup de rabbins face à des revendications aussi lointaines. Mais Rav Avichail, armé de preuves historiques, de chants traditionnels et de témoignages, l’avait persuadé de faire le voyage. 


Ce déplacement, dans les années 1990, marqua un tournant : il permit d’ouvrir la voie à une reconnaissance plus formelle de ces “Menashe” comme descendants de la tribu biblique de Manassé. Rav Avichail me décrivit les villages isolés de Mizoram, où ces gens pratiquaient un judaïsme ancestral malgré l’isolement, observant le Shabbat, les fêtes et même des rites sacrificiels.


“Ils n’ont jamais oublié qui ils étaient”, insista-t-il. Cette rencontre avec Rav Avichail m’a profondément marqué, et elle m’a inspiré à en apprendre davantage sur les Bnei Menashe. Voici leur histoire, que je vais raconter en détail, comme un chapitre vivant de l’histoire juive.


L’histoire des Bnei Menashe remonte à l’époque biblique, plus précisément à l’année 722 avant l’ère commune, lorsque l’empire assyrien, sous le roi Salmanasar V, conquit le royaume d’Israël du Nord. Les dix tribus qui composaient ce royaume dont celle de Manassé, fils de Joseph furent exilées en masse vers les confins de l’empire. La Bible en parle dans le Deuxième Livre des Rois (17:6) : “Le roi d’Assyrie prit Samarie et déporta les Israélites en Assyrie, et il les établit à Halah et sur le Habor, fleuve de Gozan, et dans les villes des Mèdes.” 


Ces tribus, séparées du royaume de Juda au Sud, disparurent progressivement des annales historiques, devenant les fameuses “Dix Tribus Perdues”. Mais selon les traditions orales des Bnei Menashe, leurs ancêtres ne se résignèrent pas à l’esclavage assyrien. Après des années de captivité, ils s’échappèrent et entamèrent une migration épique vers l’Est, fuyant les persécutions et cherchant une terre de liberté.



Cette migration, transmise de génération en génération à travers des chants et des légendes, les mena d’abord à travers la Perse (l’Iran actuel), puis l’Afghanistan et les régions montagneuses de l’Asie centrale. Ils traversèrent des déserts arides et des chaînes de montagnes impitoyables, préservant leur identité juive malgré les épreuves. Leurs coutumes – observance du Shabbat, circoncision, lois alimentaires – devinrent des marqueurs secrets de leur héritage. Au fil des siècles, ils adoptèrent des éléments des cultures locales pour survivre, mais gardèrent des souvenirs bibliques : des noms comme “Menasia” (pour Manassé) et des prières évoquant Sion. 


Contrairement à d’autres groupes juifs qui maintinrent des liens écrits, les Bnei Menashe reposèrent sur une transmission orale, ce qui rend leur histoire à la fois mystique et contestée. Des chercheurs comme Hillel Halkin, dans son livre Across the Sabbath River, ont documenté ces traditions, les reliant à des pratiques proto-juives.


Une partie fascinante de leur périple concerne leur arrivée en Chine, un épisode bien ancré dans leur mémoire collective. Selon leurs légendes, après avoir traversé l’Afghanistan et le Tibet, les ancêtres des Bnei Menashe atteignirent la Chine vers le Ier siècle avant l’ère commune. 


Ils s’installèrent dans une région appelée “Sinlung”, décrite comme une grotte ou une vallée cachée dans le sud-ouest de la Chine, peut-être près de la province du Sichuan ou du Yunnan. Là, ils vécurent pendant plusieurs siècles, formant une communauté isolée. 


Certains historiens spéculent qu’ils pourraient être liés aux Juifs de Kaifeng, une autre communauté juive ancienne en Chine, arrivée via la Route de la Soie autour du VIIIe siècle. Cependant, les Bnei Menashe insistent sur leur antériorité : leurs chants parlent d’un exil assyrien direct, et non d’une dispersion postérieure.


Oui, ils atteignirent bien la Chine, et des preuves linguistiques et culturelles le soutiennent. Par exemple, leurs langues (appartenant à la famille tibéto-birmane) contiennent des mots hébraïques anciens, comme “Sabbath” pour le jour de repos. Des artefacts, tels que des scrolls ou des chants rituels, évoquent des traversées de rivières et de montagnes, similaires aux récits bibliques. 


Mais la persécution en Chine – peut-être sous les dynasties Han ou Tang – les força à migrer plus au sud. Ils descendirent le long du fleuve Mékong, traversant le Vietnam, la Thaïlande et la Birmanie (Myanmar actuel). 


Ce trajet, qui dura des siècles, les mena finalement aux collines de l’Inde du Nord-Est, où ils s’établirent vers le XVIIIe siècle. Aujourd’hui, la majorité vit dans les États de Manipur et de Mizoram, des régions frontalières avec la Birmanie, où ils forment une minorité ethnique au sein des groupes Kuki-Chin-Mizo.




Quant à leur proximité avec les Karen, elle est à la fois géographique et ethnique. Les Karen sont un peuple tibéto-birman vivant principalement en Birmanie, juste de l’autre côté de la frontière de Mizoram et Manipur. Comme les Bnei Menashe, qui font partie des groupes Chin et Kuki, les Karen, peuple de 7,5 millions d'habitants, partagent une langue et une culture similaires, issues de la même famille linguistique. 


Certains chercheurs notent des similitudes dans leurs mythes d’origine : les Karen ont aussi des légendes d’un “peuple ancien” venu de l’Ouest, et des missionnaires chrétiens au XIXe siècle ont vu en eux des descendants potentiels des tribus perdues.



Des organisations comme Shivtei Menashe mentionnent explicitement les Karen et les Kachin (un autre groupe birman) comme apparentés aux Bnei Menashe. Géographiquement, les conflits ethniques en Birmanie et en Inde ont parfois mêlé ces communautés, et certains Bnei Menashe ont des liens familiaux avec des Karen. Cependant, les Bnei Menashe se distinguent par leur revendication juive spécifique, contrairement aux Karen, majoritairement chrétiens ou animistes.



La redécouverte moderne des Bnei Menashe doit beaucoup à des figures comme Rav Avichail, qui les contacta dans les années 1980. Intrigué par des lettres de missionnaires chrétiens décrivant des “Israélites” en Inde, il se rendit sur place et fut stupéfait par leurs pratiques : ils célébraient Pessah avec des sacrifices d’agneaux, observaient Yom Kippour et chantaient des psaumes en hébreu ancien. 


En 2005, le Grand Rabbin séfarade Shlomo Amar reconnut officiellement leur ascendance juive, les qualifiant de “zera Yisrael” (semence d’Israël), bien que requérant une conversion formelle pour lever tout doute halakhique. Cela ouvrit la voie à l’aliyah : plus de 5 000 ont immigré depuis, avec un plan gouvernemental israélien annoncé en novembre 2025 pour ramener les 6 000 restants d’ici 2030.


Leur vie en Inde était marquée par l’isolement et les persécutions. Convertis au christianisme au XIXe siècle par des missionnaires britanniques, beaucoup redécouvrirent leur judaïsme dans les années 1950 via la Bible, rejetant le christianisme pour embrasser des pratiques orthodoxes. 




Des organisations comme Shavei Israel, fondée par Michael Freund, les aidèrent à apprendre l’hébreu et les rites modernes. Mais des conflits ethniques en Manipur, comme les violences de 2023 entre Kukis et Meiteis, ont accéléré leur désir de partir.




L’arrivée en Israël est un moment de pure émotion pour les Bnei Menashe. Imaginez : après 2 700 ans d’exil, atterrir à l’aéroport Ben-Gurion, entourés de familles en larmes et de chants de bienvenue. 


Des témoignages décrivent des sentiments d’accomplissement divin, comme si les prophéties d’Isaïe (43:5) – “Je ramènerai ta descendance de l’Orient” – se réalisaient. Une immigrante, arrivée en 2020, confia : “Je suis heureuse et en état de choc… Je ne peux même pas exprimer mes sentiments.” Beaucoup pleurent de joie, embrassant le sol, sentant enfin “à la maison”. Leur accueil est chaleureux : le gouvernement israélien, via l’Agence Juive, les installe souvent dans le Nord, comme à Nof HaGalil, avec des programmes d’intégration, des cours d’hébreu et des aides au logement. Ils servent dans l’armée (IDF), élèvent des enfants juifs et étudient la Torah, renforçant la société israélienne.


Cependant, des défis existent : adaptation culturelle, emplois (souvent dans l’agriculture ou les usines), et une conversion orthodoxe obligatoire, qui peut durer des mois. . Comme l’écrit Freund, ils sont une “bénédiction” pour Israël, travaillant dur et défendant le pays. 


Leur retour est un miracle biblique, un pont entre passé et présent, rappelant que le peuple juif est une tapisserie infinie. Que leur intégration se fasse avec compassion, et que leur chant de Sion résonne enfin en Terre Promise.








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire