New Delhi, novembre 2025. La nuit tombe comme un rideau de plomb sur la capitale indienne. À peine 17 h 30 et déjà le brouillard toxique avale les phares des voitures. On ne voit pas à un mètre, pourtant mon chauffeur de taxi n'en a cure, et moi je ferme les yeux.
Pourtant le taxi file, klaxonne, slalome entre les rickshaws et les vaches errantesqu'on ne voit pas. Le passager, blanc puis jaune de peur, se souvient soudain qu’il respire. Et ce qu’il respire tue !
Trente millions d’habitants vivent désormais dans ce qui fut jadis une ville. Delhi n’est plus qu’un poumon à ciel ouvert, saturé de particules fines PM2,5 qui dépassent 400 microgrammes par mètre cube au petit matin, là où l’OMS recommande de ne jamais franchir 15. Depuis six ans, la mégapole truste la première place du classement des capitales les plus polluées au monde. L’hiver, autrefois saison bénie, est devenu synonyme de cauchemar. Dès octobre, les feux agricoles du Pendjab et de l’Haryana rabattent leurs fumées âcres sur la plaine indo-gangétique ; Diwali ajoute des millions de pétards ; le trafic, les chantiers, les industries font le reste. Soixante-quatorze des cent villes les plus toxiques de la planète sont indiennes.
Le scandale éclate quand les réseaux sociaux révèlent que la municipalité, tenue par le parti de Narendra Modi, truque les données. On pulvérise de l’eau autour des capteurs, on neutralise les stations. Au lendemain de Diwali, vingt-huit des trente-neuf moniteurs tombent mystérieusement en panne. Les habitants se réveillent dans un brouillard si dense qu’un pneumologue réputé lance un appel désespéré : « Si vous le pouvez, quittez Delhi six à huit semaines. » Les hôpitaux débordent de toux, d’oppressions thoraciques, de cancers du poumon chez des non-fumeurs. Un décès sur sept dans la capitale est imputable à l’air vicié, soit 17 188 vies par an. À l’échelle nationale, la pollution tue 1,7 million de personnes en 2022, 38 % de plus qu’en 2010. Le Dr Randeep Guleria, ancien directeur du plus grand hôpital public, l’affirme sans détour : « La pollution atmosphérique est plus mortelle que le Covid-19. »
Face à cela, les autorités multiplient les gadgets coûteux et inutiles : tours antismog à deux millions d’euros, camions brumisateurs, pluie artificielle ratée, canons à eau qui engloutissent 2 000 litres d’eau par heure dans une ville en pénurie hydrique. Les vraies solutions – véhicules électriques, transports publics propres, déplacement des industries, régulation des feux agricoles – restent lettre morte.
Les riches fuient l’hiver à Londres ou Goa, s’offrent purificateurs d’air et climatiseurs. Les autres toussent. La pollution creuse les inégalités dans une cité où 17 % de la population vit encore dans des bidonvilles sans eau potable ni égouts. L’été apporte désormais 50 °C, la mousson des inondations apocalyptiques – Gurgaon noyée sous des eaux immondes en 2025 –, et trois décharges géantes qui brûlent régulièrement, ajoutant leur fumée aux ciels déjà noirs.
Delhi ne compte plus que trois mois vivables par an. Chercheurs, étudiants, mères de famille manifestent devant India Gate, malgré l’interdiction. « Je meurs d’envie de partir en Europe, où l’air est pur », confie Kaneez Fatima, 26 ans, les yeux rougis.
Avec 1,7 milliard d’habitants prévus en 2060, les experts tirent la sonnette d’alarme : les villes indiennes ne sont pas prêtes. Routes saturées, services défaillants, air irrespirable. New Delhi n’est plus une ville. C’est un avertissement.
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