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dimanche 16 novembre 2025

La Géopolitique du Carbone JBCH N° 638

La géopolitique du carbone repose aujourd’hui sur un triangle de puissances  : la Chine, les États-Unis et l’Union européenne – dont les trajectoires énergétiques diffèrent au point de redessiner l’ordre mondial. 


La Chine, forte de 30 % des émissions globales, demeure le premier pollueur de la planète, mais cela ne l’empêche pas d’être en même temps la championne mondiale des énergies renouvelables et du nucléaire. 


Elle installe plus de panneaux solaires, de batteries et de réacteurs que le reste du monde réuni, au point que sa baisse de 2,7 % des émissions en 2024 reflète autant un ralentissement économique qu’un changement de modèle. Cette stratégie planifiée lui permet surtout de dominer l’industrie mondiale du bas carbone, de contrôler l’accès aux métaux critiques et de capter la valeur économique de la transition énergétique.




À l’autre bout du spectre, l’Union européenne ne représente que 6 % des émissions mondiales, mais continue de se considérer comme le moteur moral de la lutte climatique. Elle s’est dotée d’objectifs ambitieux, a instauré un Pacte vert très exigeant et se veut exemplaire dans sa décarbonation. Pourtant, en 2024, ses émissions ont augmenté de 4,6 %, révélant une contradiction profonde entre ses ambitions réglementaires et ses fragilités industrielles. 


L’Europe importe massivement ses panneaux solaires de Chine, son gaz liquéfié des États-Unis, et ses métaux critiques d’Afrique ou d’Asie. Elle ne domine ni la technologie, ni les chaînes de production, ni l’énergie — elle domine seulement la norme. Ce positionnement l’isole parfois, en particulier lorsque ses réglementations sont perçues comme punitives par ses propres citoyens et handicapantes pour son industrie.


Les États-Unis évoluent encore dans une autre direction. Malgré leur poids de 11 % dans les émissions mondiales, ils oscillent depuis une décennie entre ambition climatique et climatoscepticisme assumé. Le retour de l’administration Trump a consacré une stratégie claire : maximiser la production d’hydrocarbures, déréguler les normes environnementales, réduire les financements scientifiques et relancer le nucléaire uniquement pour répondre aux besoins colossaux des data centers. 



Ces infrastructures numériques consomment déjà plus de 4 % de l’électricité nationale et leur expansion, tirée par l’intelligence artificielle, pousse Washington à privilégier des solutions rapides plutôt qu’une transition bas carbone cohérente. Une étude du site Carbon Brief estime que cette orientation pourrait ajouter jusqu’à 4 milliards de tonnes supplémentaires de CO₂ dans les années à venir, un bond considérable qui confirme la position américaine comme puissance fossile.



Cette divergence des stratégies nourrit une compétition mondiale où chacun tente d’imposer sa vision. La Chine exporte massivement ses technologies d’énergie propre, les États-Unis exportent leur gaz naturel liquéfié devenu indispensable à l’Europe, et l’Union européenne exporte des normes climatiques rigoureuses qui, faute d’assise industrielle, fragilisent parfois davantage les entreprises européennes que leurs concurrentes étrangères.



Dans ce jeu global, les gagnants sont faciles à identifier : la Chine, qui vend les outils de la transition ; les États-Unis, qui vendent l’énergie elle-même ; et, dans une moindre mesure, les grandes entreprises technologiques dont l’appétit énergétique structure désormais la politique nationale.


L’Europe apparaît comme le maillon faible. Sa transition repose largement sur la taxation, du carbone au carburant, en passant par les quotas payants et la taxe carbone aux frontières. Pour beaucoup de ménages et de PME, l’écologie devient synonyme de coûts supplémentaires, de restrictions et d’obligations sans alternatives viables. Cette perception d’« écologie punitive » ne cesse de grandir, nourrie par le sentiment que les efforts imposés aux citoyens contrastent avec la dépendance technologique extérieure et l’incapacité du continent à produire lui-même l’énergie ou les équipements dont il a besoin.



Dans ce contexte, une question traverse toute réflexion sur la géopolitique du carbone : une politique climatique peut-elle réussir si elle repose principalement sur la contrainte, sans souveraineté énergétique, sans innovation domestique et sans compétitivité industrielle ? Les faits montrent que non. 


Là où la Chine associe planification, production et stratégie d’exportation, où les États-Unis privilégient puissance énergétique et domination numérique, l’Union européenne peine à concilier vertu écologique, cohésion sociale et efficacité économique. 


La transition mondiale, loin d’être un processus uniforme et consensuel, devient ainsi un terrain de rivalités où la capacité à produire, plutôt qu’à taxer, dictera les rapports de force de demain.






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