Nayib Bukele : vers un président à vie ? Héritages politiques et ambitions illimitées
Le 29 juillet 2025, l’Assemblée législative du Salvador, dominée par le parti Nouvelles Idées de Nayib Bukele, a approuvé des réformes constitutionnelles majeures : réélection présidentielle indéfinie, allongement du mandat à six ans, et suppression du second tour électoral.
Une rupture démocratique profonde pour ce pays d’Amérique centrale, où la Constitution interdisait historiquement toute reconduction immédiate à la tête de l’État, par crainte des dictatures passées.
Ce glissement vers un modèle de pouvoir fort ne s’explique pas seulement par des considérations politiques. Il plonge ses racines dans l’histoire familiale et culturelle de Bukele, né à San Salvador en 1981, d’un père d’origine palestinienne, Armando Bukele Kattán.
Ce dernier, homme d’affaires influent et imam autoproclamé, converti à l’islam après un parcours chrétien, était une figure intellectuelle et religieuse majeure dans le pays. Il exerçait une autorité forte sur sa famille, à la fois morale, religieuse et idéologique. L’éducation de Nayib Bukele fut marquée par cette discipline et cette verticalité du pouvoir, qui transparaissent aujourd’hui dans son style de gouvernance.
Dès son arrivée au pouvoir en 2019, Bukele a progressivement consolidé les institutions autour de sa personne. Le remplacement de la Cour suprême, la prise de contrôle du parquet et des organes électoraux, puis la réforme constitutionnelle de 2025, forment un projet cohérent : l’installation d’un pouvoir personnel, inspiré d’un leadership patriarcal et centralisé, très semblable à celui de figures régionales comme Chávez, Maduro, ou Ortega.
Le culte de la personnalité et la concentration des pouvoirs se justifient, aux yeux de ses partisans, par une efficacité indéniable dans la lutte contre l’insécurité.
La prison comme vitrine : autorité, humiliation et contrôle total
Le second pilier de l’autorité de Bukele est la politique sécuritaire radicale qu’il a engagée depuis 2022 contre les gangs criminels, notamment la MS-13 et le Barrio 18. L’instauration de l’état d’exception, reconduit sans interruption, a permis l’arrestation de plus de 80 000 personnes en trois ans, souvent sans procès, ni preuves, ni défense légale.
La figure de la prison-miroir, et en particulier le CECOT (Centro de Confinamiento del Terrorismo), incarne ce nouvel ordre. Dans cet immense complexe carcéral, les prisonniers sont déshumanisés, entassés, privés de lumière naturelle et exposés dans des vidéos de propagande, torse nu, enchaînés, la tête baissée.
Ce rituel d’humiliation publique n’est pas sans rappeler certains procédés des régimes autoritaires religieux du Moyen-Orient, où le contrôle passe aussi par la domestication des corps et des identités.
Ce n’est pas un hasard si la rhétorique d’ordre et d’obéissance que Bukele déploie évoque, dans ses codes implicites, une forme d’autorité paternelle, religieuse, quasi-sacrée.
L’influence de son père, imam charismatique au discours vertical et normatif, semble transparaître dans cette mise en scène d’un chef absolu, chef spirituel et temporel de la nation.
Mais cette stratégie a un coût humain : plus de 200 morts en détention, selon les ONG, des milliers de détenus innocents, des enfants séparés de leurs familles, et une société sous surveillance. Les journalistes critiques sont poursuivis, les avocats menacés, et les juges indépendants ont disparu. Le système judiciaire devient un instrument de coercition au service du pouvoir, comme c’est le cas dans des régimes à forte teinte théocratique.
La fascination de l’ordre, l’effacement du droit
Bukele jouit encore d’un immense soutien populaire, souvent renforcé par sa capacité à livrer des résultats tangibles. Le taux d’homicides a chuté, les extorsions ont reculé, et des quartiers jadis interdits aux forces de l’ordre sont aujourd’hui pacifiés. Ce bilan, largement médiatisé, alimente le récit d’un leader salvateur, visionnaire et incorruptible.
Mais cette narration, soigneusement orchestrée, masque une érosion profonde de l’État de droit. La concentration des pouvoirs, la marginalisation des partis d’opposition, le contrôle de la presse et des ONG, ainsi que l’usage systématique de la religion ou des valeurs morales pour légitimer l’autoritarisme, rappellent les régimes hybrides entre démocratie électorale et pouvoir personnel sacralisé.
Bukele ne gouverne plus seulement comme un président élu : il agit comme un père spirituel, un gardien moral, qui décide du juste et de l’injuste, du pur et de l’impur, dans une logique quasi religieuse. Son héritage familial, et notamment le modèle d’autorité rigide transmis par son père imam, s’incarne aujourd’hui dans un État où l’ordre prime sur le droit, et où le peuple est appelé non à débattre, mais à suivre.
Le Salvador devient un modèle inquiétant pour d’autres pays en crise, attirés par des solutions simples et radicales aux problèmes complexes de la violence et de la corruption. Face à cela, la communauté internationale, notamment les États-Unis, reste ambiguë. Tant que Bukele maintient la stabilité et coopère sur les questions migratoires, peu semblent vouloir s’opposer à ce virage autoritaire. Il a récemment rencontré Trump, qui l'a facilité pour sa politique de répression!!
Loin d’être un simple populiste efficace, Nayib Bukele est le fruit d’une trajectoire personnelle où l’héritage culturel palestinien, la rigueur religieuse paternelle et l’obsession de l’ordre se mêlent à une ambition politique sans frein.
Le Salvador devient le théâtre d’une transformation silencieuse en régime autoritaire, fondé sur la peur, l’humiliation, et le culte du chef. Le “président à vie” n’est plus une hypothèse, c’est une réalité en marche.
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